Certains films ne cherchent pas à nous emporter mais plutôt à nous retenir un instant. Ils ne forcent rien et ne nous capturent pas vraiment, ils nous font simplement ralentir. Ascenseur pour l'échafaud appartient à cette catégorie plutôt rare. Il y a quelque chose de calme et de presque suspendu qui traverse toute l’œuvre. Rien n'est forcé et tout semble tenir dans un équilibre fragile. Premier long-métrage de Louis Malle, passé par le documentaire et le travail d'assistant aux côtés de Robert Bresson ou du commandant Cousteau, le film porte déjà une étonnante maîtrise. Ce qui frappe surtout c'est sa manière de flotter par le biais d'une forme de mélancolie discrète et presque détachée.
Le scénario, très hitchcockien dans ses prémisses, repose sur le fameux "crime parfait" qui est rapidement enrayé. Julien un ancien militaire parachutiste, discret et trouble, tue un riche industriel - le mari de sa maîtresse Florence - afin qu'ils puissent vivre libres ensemble. A la suite d'une maladresse il se retrouve prisonnier dans un ascenseur tandis que Florence erre dans la ville, le cherchant sans comprendre. En parallèle, un jeune couple vole la voiture du meurtrier et bascule dans une fuite insouciante et meurtrière. Le spectre d'Hitchcock est évident. En effet on a le plan criminel méticuleux contrarié par un détail inattendu, la tension née non de l'action mais de l'attente et cette manière de glisser le spectateur dans l'ombre de personnages en sursis.
Le film se déploie dans trois espaces qui ne se rejoignent presque jamais : l'ascenseur clos, le Paris nocturne et la cavale du jeune couple. Ces trois mondes parallèles et isolés les uns des autres semblent pourtant reliés par une forme d’inéluctabilité. Le récit voit donc logiquement se croiser polar, errance amoureuse ainsi que simili road-movie tandis que les personnages, dans un climat de suspense mou, ne semblent que pouvoir retarder l'inévitable.
De ce Paris-là émane quelque chose du parfum de la chambre d'écho, traduisant un état d'âme plus qu'un simple décor. Les rues sont vides et les axes ne mènent nulle part. Aux antipodes de la représentation que l'on se fait d'une capitale, la ville respire très lentement. Florence, interprétée par Jeanne Moreau, traverse les rues comme dans un état second. Elle ne cherche pas vraiment quelqu'un mais se contente d'avancer. Quelque chose de très triste vient se dégager de cette marche sans but.
On a parfois voulu rapprocher le film de la Nouvelle Vague et en faire une sorte de prototype mais c'est, à mon sens, une lecture bien trop facile et catégorique. Le film est davantage situé dans une sorte de carrefour hétéroclite. Il emprunte au film policier français traditionnel, volontiers verbeux mais aussi à un genre en mutation, proche d'un Jean-Pierre Melville en quête d'abstraction. Louis Malle, enfin, est aussi très influencé par le film noir américain et ses codes qu'il réemploie et remodèle ( la femme fatale, l'amant meurtrier, le côté fataliste...).
Ainsi le suspense, s'il y en a un, n'est pas dans le crime et sa résolution qu'on devine d'avance mais dans le vide qui entoure les personnages, ce doute diffus qui semble les précéder à chaque plan. Il faut ici saluer la photographie d'Henri Decaë qui, en utilisant l’éclairage naturel, capte un Paris nocturne et désincarné. Le cinéaste fait d'ailleurs preuve d'une étonnante maturité formelle pour un premier long. La sobriété de son découpage, l'attention portée aux cadrages, aux jeux d’ombres et de lumière ainsi que le rythme révèlent une volonté d'épure. Un exercice de style élégant qui n'est jamais maniéré.
Et puis surtout il y a la bande-originale de Miles Davis. Une improvisation libre, fragile, qui agit comme une voix intérieure totalement en phase avec son sujet. C'est la trompette du musicien, cette respiration inquiète, qui donne à la mise en scène ce que l'action et les dialogues retiennent : un tremblement, un souffle vacillant, un battement existentiel. Elle soutient les silences, prolonge les regards et accompagne les errances. Elle habite réellement le métrage.
Si l'intrigue secondaire du jeune couple insouciant apporte une énergie nouvelle et presque détonante, elle est sans doute moins convaincante dans sa cohérence tonale. Leur virée tragico-romantique, à la fois naïve et brutale, introduit une rupture de style qui tranche un peu trop avec la tension diffuse du reste du film d'autant que les deux acteurs ne sont guère convaincants. Elle illustre une génération plus vive, presque moderne mais cet arc peine à trouver sa place dans cette élégie nocturne.