Certains films ne cherchent pas vraiment à nous emporter. Ils ne misent pas sur l’énergie, le spectaculaire ou même sur une tension permanente. Ils préfèrent nous retenir quelques instants pour nous enfermer dans une ambiance et une sensation, dans ce qui est presque un état mental. Ascenseur pour l’échafaud appartient totalement à cette catégorie. Plus qu’un simple polar, le premier long-métrage de Louis Malle est avant tout une immense parenthèse nocturne, une œuvre traversée par une mélancolie étrange où chaque personnage semble déjà condamné avant même que l’histoire ne commence.
À seulement 24 ans, Louis Malle possède pourtant déjà une maîtrise étonnante. Après avoir co-réalisé le documentaire Le Monde du silence avec Jacques-Yves Cousteau et travaillé comme assistant auprès de Robert Bresson, il débarque dans la fiction avec une assurance assez impressionnante. On sent immédiatement quelqu’un qui connaît parfaitement ses outils et qui sait mettre en scène une atmosphère précise, faite de silence, de solitude et d’attente.
Sur le papier, l’histoire pourrait presque être celle d’un thriller classique à la Hitchcock. Julien Tavernier, un ancien militaire parachutiste, décide de tuer son patron qui est le mari de sa maîtresse Florence, avec l'espoir qu’ils puissent enfin vivre ensemble. Le plan est parfaitement préparé mais un détail vient tout bouleverser puisqu'en voulant effacer une preuve, Julien se retrouve bloqué dans l’ascenseur de l’immeuble. Pendant ce temps, Florence erre dans Paris en étant persuadée qu’un malheur lui est arrivé. En parallèle, un jeune couple vole la voiture de Julien et se retrouve entraîné dans une fuite qui va progressivement tourner au drame. Tous les ingrédients du maître du suspense sont là. Il y a le crime parfait qui s’effondre, le hasard qui détruit les plans les mieux organisés, le suspense qui naît moins de l’action que de l’attente. Mais là où Hitchcock aurait probablement construit une mécanique implacable autour de la culpabilité et de la peur, Louis Malle transforme cette situation en quelque chose de beaucoup plus abstrait. Le véritable sujet du film n’est pas de savoir si Julien va s’en sortir. On comprend rapidement que la partie est déjà perdue. Ce qui intéresse Malle, c’est plutôt ce moment suspendu où les personnages continuent d’avancer alors que tout semble déjà écrit. Le film repose sur trois espaces qui ne cessent de se répondre sans jamais vraiment se rencontrer : l’ascenseur où Julien est prisonnier, le Paris nocturne traversé par Florence et la cavale presque irréelle du jeune couple. Ce sont trois histoires parallèles, trois solitudes qui avancent dans la même direction sans le savoir. Il y a quelque chose de profondément fataliste dans cette construction où les personnages semblent courir après leur chute.
C’est certainement ce qui rend la déambulation de Florence si marquante. Jeanne Moreau traverse Paris comme un fantôme. Elle marche, cherche et observe mais donne surtout l’impression d'errer dans une ville qui ne lui répond plus. Ce Paris nocturne est magnifique parce qu’il n’a rien de la carte postale et est l'antithèse de la représentation usuelle qu'on se fait de la ville lumière. Les rues sont vides, les lumières sont froides et les grands axes paraissent interminables. La capitale devient un reflet de son état intérieur, une émotion davantage qu'un décor.
On parle souvent de Ascenseur pour l’échafaud comme d’un film annonçant la Nouvelle Vague, voire carrément comme d'une œuvre appartenant à ce courant mais je trouve l’étiquette un peu réductrice et inexacte. Le film se situe davantage dans un entre-deux. Il reprend les codes du polar français traditionnel tout en les débarrassant progressivement de leur aspect purement narratif. Il regarde aussi clairement vers le film noir américain avec sa femme fatale, son amant meurtrier et cette impression permanente que les personnages sont piégés par leurs propres choix. Mais Louis Malle ne cherche pas seulement à reproduire ces influences puisqu'il les transforme en quelque chose de plus intime.
La mise en scène impressionne justement par sa sobriété. Le spectateur n'a jamais le sentiment d'assister à un premier film. Tout est extrêmement maîtrisé. La photographie d’Henri Decaë capte un Paris nocturne presque irréel par le noir et blanc et l’utilisation de lumières naturelles. Les cadres sont précis, les mouvements de caméra discrets et les ombres occupent une place essentielle. Louis Malle filme des êtres enfermés dans une forme de solitude existentielle.
Évidemment il faut parler de Miles Davis. La bande originale est primordiale pour faire d'un film noir une expérience unique. Sa trompette dépasse sa fonction illustrative pour exprimer ce que les personnages ne parviennent pas à dire. Elle exprime tout ce qu’ils ne disent pas. Chaque note prolonge un regard et chaque improvisation accompagne une hésitation. C'est vraiment cette musique qui donne au film son souffle particulier et l'impression d’assister à une nuit qui pourrait ne jamais se terminer.
L’intrigue du jeune couple est peut-être la partie qui fonctionne le moins bien. Leur cavale possède une énergie différente, presque plus légère mais qui tranche avec la mélancolie générale du récit. Leur insouciance face aux événements paraît parfois un peu artificielle et les deux personnages manquent de profondeur face à la tragédie plus silencieuse de Julien et Florence. Leur présence reste intéressante d'une certaine manière puisqu’ils incarnent une autre génération, plus libre en apparence mais finalement rattrapée par la même fatalité.
Plus qu'un polar, Ascenseur pour l’échafaud est un film sur l’attente, sur le hasard et sur ces moments où l’existence bascule à cause d’un détail insignifiant. Louis Malle transforme une histoire de meurtre en une œuvre presque contemplative portée par les images de ce Paris nocturne, par le visage bouleversant de Jeanne Moreau et par les notes mélancoliques de Miles Davis. Un étrange sentiment ressort, celui d’être déjà arrivé trop tard.