Pas nécessairement le travail le plus abordable de Shinoda mais ce chef d'œuvre mérite plusieurs lectures. Nous sommes en 1853, le commodore Perry se pointe sans prévenir dans la baie de Tokyo à la tête d'une flottille de canonnières, avec une mission assignée par le président des Etats-Unis : ouvrir le Japon aux relations commerciales, par la diplomatie ou par la force si nécessaire. Il faut se resituer dans l'époque, depuis l'avènement du shogunat, le Japon vit totalement coupé du monde dans un isolationnisme quasi-parfait, renforcé au début du XVIIe siècle à la suite d'incidents impliquant des évangélisateurs européens (sujet d'un autre film de Shinoda, Silence, d'après le roman de Shûsaku Endô) et des actes de rébellion des Japonais christianisés, réprimés dans un bain de sang absolument incroyable, qui marqueront la dernière trace d'influence occidentale sur l'archipel pour les deux siècles et demi à venir. Durant cette période, le Japon s'est développé autour du pouvoir d'un régime centralisé très dur, le bakufu, avec à sa tête le shogun, et des valeurs mêlant néo-confucianisme, bouddhisme (avec une méfiance cependant vis-à-vis des ordres monastiques) et traditions locales dont le bushidô (la caste des guerriers est encore toute puissante) et la religion shinto autochtone. C'est une période de paix totale et de prospérité indéniable pour le Japon. Dans le régime du shogunat, l'empereur est relégué à un rôle spirituel dans l'ancienne capitale, Kyôto, tandis que les shoguns Tokugawa ont bâti une nouvelle cité plus à l'est, Edo (l'actuelle Tôkyô) qui est devenu le centre bouillonnant de ce pays dynamique.
Mais voilà, les valeurs traditionnelles des guerriers et leur science martiale centrée sur des techniques et des armes archaïques mettent le pouvoir central dans une situation très inconfortable lorsqu'ils font face aux canonnières américaines contre lesquelles ils n'ont aucune défense. Les représentants du shogun vont donc ouvrir les négociations avec les Etats-Unis, ce qui sera vécu par certains comme une trahison. Le shogunat n'a pourtant pas brusquement changé d'avis concernant sa politique de fermeture, mais les conseillers les plus avisés dont le seigneur Ii Naosuke demandent au shogun un répit pour militariser le Japon à un niveau qui lui permettrait de faire face à une agression étrangère et ainsi redevenir maître de son destin. Pour le shogun, c'est donc un signe d'ouverture que l'on pourrait qualifier de motivé par l'intention de connaître son ennemi et s'adapter à lui.
Cette stratégie n'est malheureusement pas à la portée des couches les plus basses des samouraïs qui n'ont malheureusement pas tous eu accès à Sun Tzu, notamment des nombreux rônins souvent de basse extraction qui vivent au jour le jour dans Kyôto. Ces derniers vont alors former un mouvement politique rebelle ("Révérer l'empereur, Chasser les étrangers") autour de la figure de l'empereur dorénavant perçu comme le dernier rempart de la tradition japonaise face à un shogunat en train de s'ouvrir au monde et "trahir" le Japon.
Kyôto va devenir dans les années 1850 et 1860 une ville en proie aux troubles, aux complots, aux assassinats, entre la faction du mouvement pro-impérial et antioccidental, et la faction prête à défendre le shogunat coûte que coûte. C'est dans ce contexte qu'interviennent les protagonistes de Shinoda et particulièrement le personnage central, Hachirô Hiyokawa (Tetsurô Tamba), qui a en plus la particularité de changer d'allégeance au cours des événements, voire de dissimuler ses intentions réelles, ce qui ne facilite pas la compréhension immédiate. D'abord lié au courant pro-impérial, Kiyokawa va être retourné par les agents du shogun qui voient en lui un homme au potentiel extraordinaire malgré sa condition de roturier, et ce dernier va alors fonder la milice du Rôshi-gumi qui doit débarrasser Kyôto des partisans de l'empereur.
Shinoda s'amuse énormément à brouiller les pistes, non pas que son écriture soit confuse, mais parce qu'il veut insister sur l'incertitude et les intrigues, dans une époque où les idéaux de chacun se dissolvent dans la manipulation et l'opportunisme. Il joue également sur l'échelle du temps, avec des flashbacks aussi soudains que fugaces qui contribuent à mettre en exergue le chaos total de cette période qui aboutira sur la chute du shogunat. Ah c'est sûr qu'il ne faut pas quitter son siège deux minutes pour aller à la cuisine !
Sur le plan des qualités plastiques, on touche ici à la perfection. Rarement la composition très contrastée en monochrome n'aura sied si bien à une œuvre aussi sombre et dramatique. Les cadrages absolument somptueux à chaque plan, aussi beaux que des estampes de maîtres, où les éléments du décor deviennent des pièges visuels pour des protagonistes enfermés dans un destin tragique. Shinoda joue sur le rythme en superposant des flashbacks, je l'ai déjà dit, mais également des arrêts sur image, pour figer une émotion. Dans ce travail très rigide on trouve même sur la fin, un passage en vue à la première personne, caméra portée et tremblante, qui coïncide avec la chute du protagoniste principal, pris dans son propre jeu et assassiné à son tour. Même sans les sous-titres on pourrait noter ce film 8 ou 9 sur 10 uniquement sur l'appréciation visuelle de sa technique.
Pas de doute, on est bien là face à une œuvre majeure de la Nouvelle vague japonaise, où les messages politiques sont servis par une ambiance nihiliste intacte et une composition parfaite.