Dans les livres et les films de guerre récents émergent des essais de compréhension de ce qui anime la solidarité des petits groupes au front. C'est un phénomène à la fois héroïque et courant mais resté énigmatique malgré la multitude des faits d'armes chroniqués dans la littérature et au cinéma. Ce qui se passe dans l'esprit et le coeur des hommes dans ces moments-là concerne tous les camps.
Le film est la reconstitution réaliste, à partir du livre du journaliste Jake Tapper, d'une attaque de 300 talibans contre un avant poste défendu par 50 américains en 2009 dans le Nouristan, région afghane proche de la frontière du Pakistan.
Ce fut une victoire tactique des américains grâce a la résistance courageuse, hors normes, des soldats, appuyée très tardivement par l'arrivée massive de l'aviation et des hélicoptères (tardive mais avec une force de frappe époustouflante), et cependant ce fut une victoire stratégique des talibans car le fort est abandonné et détruit par les américains quelques jours après.
Cette contradiction militaire est un processus délétère à l'oeuvre dans nombre de batailles célèbres qui furent très documentées au Vietnam, comme celle de Dak To en 1967 (surtout celle de la colline 875), décrites notamment dans le livre L'Ecole des héros - West Point 66 de Rick Atkinson, et dont les suites sont mentionnées dans Dispatches - Putain de Mort de Michael Herr et aussi celle de "Hamburger Hill" en 1968, sujet d'un excellent film de John Irvin.
Elles furent critiquées par les journalistes, le public puis par les politiques et les militaires eux-mêmes : des combats éclatent, explosent en des affrontements hors de contrôle puis dès le lendemain de la conquête du site, les batailles disparaissent, leurs enjeux se volatilisent et les positions acquises sont abandonnées. Ce qui reste sur le site, c'est la multitude des morts inutiles, "ces pauvres cons de morts" dans le jargon amer des soldats.
Pour cette bataille-ci, tout le groupe des survivants sera le plus décoré parmi les troupes américaines déployées en Afghanistan, avec y compris deux "Medals of Honor", l'une attribuée au sergent chef Clinton Romesha et l'autre au soldat Ty Carter. Ce sont les premières depuis le Vietnam (dans toute l' histoire de l'armée américaine, il n' y a que 3 600 lauréats de cette décoration).
Le fort Keating était une souricière à la confluence de trois montagnes au fond d'une vallée. Déjà c'est un très curieux emplacement, un mélange, en pire, de deux sites assiégés tristement célèbres dans l'histoire militaire coloniale : Khe San pour les américains au Vietnam en 1968 - 70, et Dien Bien Phu pour les français 15 ans plus tôt. Comme si les officiers concepteurs de ce site afghan n'avaient rien appris dans leurs académies et divaguaient derechef avec une stratégie tortueuse imaginée à distance du feu.
Une inutile complexité stratégique ou la bêtise inconsciente et arrogante de certains chefs n'excluent pas de la perversité envers leurs propres troupes. Comme dans cet exemple entre tous, montré dans le film : l'envoi stupide d'un énorme camion par un chemin rétréci et impraticable pendant des heures puis l'exigence de son retour de nuit dans des conditions de danger pires encore qu'à l'aller - d'où la mort de Keating (joué par Orlando Bloom). Il fut un des nombreux capitaines courageux qui se sont succédés au fort et y ont été tués, et il laissa son nom au site. Et donc, si plus tard la troupe a été décorée, la chaine du commandement à distance a été critiquée et en partie destituée.
L'attitude du soldat Ty Carter est très détaillée.
Cet ex marine ne peut supporter de voir un camarade blessé et immobilisé exposé à la mitraille et il va le chercher sous les tirs ennemis au risque majeur d'être tué avec lui.
Ce type d'action est presque un cliché du film de guerre. C'est un mouvement pratiquement synonyme d'une mort certaine car il est créé et exploité par des snipers, en embuscade pour décimer un après l'autre les soldats de toute une escouade. Par exemple, c'est une longue et terrible séquence de Full Metal Jacket.
Mais Ici on va s'approcher du mécanisme psychologique qui pousse des soldats à cette action héroïque, non pas comme une impulsion écervelée ou un emportement émotif aux conséquences suicidaires, mais comme une action solidaire effectuée en toute connaissance du risque mortel qui les attend.
Les raisons en sont peut-être données par Clinton Romesha, le sergent-chef qui réorganisa la contre offensive ultra minoritaire pour reprendre l'entrée du fort envahie.
Dans le film documentaire "Medal of Honor", cet homme modeste et réservé (par ailleurs auteur du livre La Violence de l'action) répond à une question lors d'une conférence. Elle éclaire son mouvement de solidarité et celui de Ty Carter : "A ce moment là, je n'avais pas peur d'y rester et je ne pensais pas non plus à ma famille : ce que je ne pouvais absolument plus supporter était de perdre encore quelqu'un du groupe."
C'est aussi le sujet de l'excellent livre Tribus (Tribes) de Sebastian Junger, après ses reportages sur cette même guerre et sur ces types de forts en Afghanistan, Restrepo (2010) et Korengal (2011)
(Notule de 2020 publiée en Juin 2025)