Athena
5.6
Athena

Film de Romain Gavras (2022)

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Il est certain qu’on retiendra longtemps la scène d’ouverture d’ «  Athéna ». Face aux caméras, Abdel évoque la mort de son frère Idir, tué par des policiers. Il appelle au calme, à laisser l’IGPN faire son travail. L’avocat est là, les journalistes aussi, le commissariat en arrière-plan. Puis, quelqu’un lance un cocktail Molotov sur les forces de l’ordre, la foule se disperse. Chaos, cris, la tragédie grecque suggérée par le titre se met en branle. En dix minutes d’un plan séquence étouffant, Romain Gavras filme la prise d’assaut d’un commissariat, pendant laquelle la France des cités bascule dans l’insurrection. La caméra colle aux pillards dans les couloirs, ressort avec eux dans un fourgon volé, s’échappe sur la route puis revient dans l’habitacle. Un tour de force technique.

Pour son troisième long-métrage, présenté en compétition à la Mostra de Venise, Romain Gavras frappe fort. Un budget conséquent (35 millions d’euros), un scénario coécrit avec Ladj Ly (césarisé pour Les Misérables), des centaines de figurants : « Athéna » ne manque pas d’arguments. Le film cherche à nous faire ressentir, de l’intérieur, le cœur bouillant de la dalle urbaine de la cité Athéna, en état de siège avec la police. Articulée autour de longs plans en caméra portée, Athéna s’assume bel et bien comme un film de guerre, une course folle vers le chaos total. L’imagerie est à l’avenant, donnant parfois au long-métrage l’improbable allure d’un péplum : à l’instar de ce plan en contre-plongée de Karim, chef des insurgés, alors que derrière lui, les banlieusards bombardent de feux d’artifice une colonne de CRS. L’espace d’un instant, on croirait voir un chef de guerre Hun commandant à son archerie une nuée de flèches enflammées.

Et c’est bien là le problème d’ Athéna. Comme Bac Nord avant lui, le long métrage de Romain Gavras, tout en embrassant les raisons de la colère, expose la banlieue comme une forteresse en sédition. Les insurgés, à l’exception des trois frères qui structurent le récit, sont filmés comme une masse anonyme et cagoulée. Les policiers, eux, ont le droit à un traitement plus clément. Le chef des CRS cherche la désescalade. Et le personnage interprété par Anthony Bajon, jeune recrue au visage poupin, perdu dans la cité comme une bleusaille au Vietnam, reste la figure empathique principale. Sans recul politique sur l’imaginaire qu’il convoque, le long métrage sacrifie tout à l’esthétique. La banlieue incendiée serait un sujet neutre et prétexte à un simple terrain de jeu cinéphile. Alors Athéna reste à côté de la plaque. Surtout quand, par une pirouette de scénario qu’on ne révélera pas, le film semble, dans un même geste, dédouaner la police tout en prévenant tout risque d’instrumentalisation par l’extrême droite. Comme si, sur le tard, il prenait conscience de sa principale limite. À savoir que si certains fantasment une guerre civile, Romain Gavras leur en fournit, à son corps défendant, les images.

Cyprien_Caddeo
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le 10 oct. 2022

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