Le film s’ouvre sur une scène à la fois intime et douloureuse : l’anniversaire de Véra, où son père lui avoue qu’elle a été une “déception” pour lui. Ce choix narratif fonde immédiatement le cœur dramatique de l’histoire, installant la tension entre l’affirmation de soi et les attentes parentales. La scène, à la fois simple et violente, donne le ton d’une œuvre centrée sur la psychologie des personnages et la fragilité des liens familiaux, tout en annonçant la trajectoire d’émancipation de Véra.
Avec Au rythme de Vera, Ido Fluk signe un biopic musical à contre-courant, un film qui préfère écouter les silences plutôt que reproduire la légende. Plutôt que de rejouer la performance désormais mythique de The Köln Concert, le réalisateur recentre son récit sur la jeune femme de 18 ans qui en est l’initiatrice : Vera Brandes. Nous sommes en 1975, à l’Opéra de Cologne, mais Fluk déplace l’enjeu musical vers une dramaturgie plus intime, celle de l’organisation chaotique d’un événement voué à entrer dans l’histoire. Le film tire sa tension de ces interstices, de ces gestes précis, de ces décisions prises dans l’urgence, là où le destin bascule presque en silence.
Mala Emde livre une interprétation profondément incarnée, dénuée de tout maniérisme. Elle confère à Vera une intensité intérieure rare, une forme de détermination tranquille qui balaie les clichés associés aux jeunes héroïnes féminines. Face aux doutes, aux résistances institutionnelles et aux obstacles matériels, elle avance, droite, obstinée, révélant ce que le film veut célébrer : la puissance souvent invisible des femmes qui font advenir les œuvres.
Fluk adopte un parti pris radical : pas une seule note du concert original n’est entendue. Ce refus, loin de frustrer, recentre l’histoire sur la construction de l’instant plutôt que sur son résultat. Le film devient un espace de tension presque abstrait, où l’on sent la musique naître avant même qu’elle ne soit jouée. John Magaro, en Keith Jarrett, compose une présence mutique et vulnérable, loin du cliché du génie solaire. Il incarne un contrepoint fragile à la force tranquille de Vera.
Au rythme de Vera séduit par sa sobriété et son élégance. Sa mise en scène, tout en retenue, privilégie les regards, les silences et les corps en mouvement dans les couloirs d’un opéra encore endormi. Loin d’un récit héroïsant, Fluk signe un hommage pudique et politique aux figures féminines reléguées dans les marges de l’histoire culturelle. La photographie, magnifique, enveloppe ce drame discret d’une tension feutrée qui en renforce l’humanité.
En définitive, le film s’impose comme une ode à l’audace et à la persévérance, un biopic qui refuse le spectaculaire pour mieux célébrer la fabrique de l’art et celles et ceux qui la rendent possible. Un récit d’autant plus puissant qu’il choisit de faire de l’envers du décor—et de la jeune femme qui le porte—son véritable sujet.