Au rythme de Vera
6.7
Au rythme de Vera

Film de Ido Fluk (2025)

Au rythme de Véra : féminisme intime et réflexivité cinématographique

Le film s’ouvre sur une scène à la fois intime et douloureuse : l’anniversaire de Véra, où son père lui avoue qu’elle a été une “déception” pour lui. Ce choix narratif fonde immédiatement le cœur dramatique de l’histoire, installant la tension entre l’affirmation de soi et les attentes parentales. La scène, à la fois simple et violente, donne le ton d’une œuvre centrée sur la psychologie des personnages et la fragilité des liens familiaux, tout en annonçant la trajectoire d’émancipation de Véra.


Avec Au rythme de Vera, Ido Fluk signe un biopic musical à contre-courant, un film qui préfère écouter les silences plutôt que reproduire la légende. Plutôt que de rejouer la performance désormais mythique de The Köln Concert, le réalisateur recentre son récit sur la jeune femme de 18 ans qui en est l’initiatrice : Vera Brandes. Nous sommes en 1975, à l’Opéra de Cologne, mais Fluk déplace l’enjeu musical vers une dramaturgie plus intime, celle de l’organisation chaotique d’un événement voué à entrer dans l’histoire. Le film tire sa tension de ces interstices, de ces gestes précis, de ces décisions prises dans l’urgence, là où le destin bascule presque en silence.


Mala Emde livre une interprétation profondément incarnée, dénuée de tout maniérisme. Elle confère à Vera une intensité intérieure rare, une forme de détermination tranquille qui balaie les clichés associés aux jeunes héroïnes féminines. Face aux doutes, aux résistances institutionnelles et aux obstacles matériels, elle avance, droite, obstinée, révélant ce que le film veut célébrer : la puissance souvent invisible des femmes qui font advenir les œuvres.


Fluk adopte un parti pris radical : pas une seule note du concert original n’est entendue. Ce refus, loin de frustrer, recentre l’histoire sur la construction de l’instant plutôt que sur son résultat. Le film devient un espace de tension presque abstrait, où l’on sent la musique naître avant même qu’elle ne soit jouée. John Magaro, en Keith Jarrett, compose une présence mutique et vulnérable, loin du cliché du génie solaire. Il incarne un contrepoint fragile à la force tranquille de Vera.


Au rythme de Vera séduit par sa sobriété et son élégance. Sa mise en scène, tout en retenue, privilégie les regards, les silences et les corps en mouvement dans les couloirs d’un opéra encore endormi. Loin d’un récit héroïsant, Fluk signe un hommage pudique et politique aux figures féminines reléguées dans les marges de l’histoire culturelle. La photographie, magnifique, enveloppe ce drame discret d’une tension feutrée qui en renforce l’humanité.


En définitive, le film s’impose comme une ode à l’audace et à la persévérance, un biopic qui refuse le spectaculaire pour mieux célébrer la fabrique de l’art et celles et ceux qui la rendent possible. Un récit d’autant plus puissant qu’il choisit de faire de l’envers du décor—et de la jeune femme qui le porte—son véritable sujet.

Dutch-Unkle
5
Écrit par

Créée

le 23 nov. 2025

Critique lue 37 fois

Dutch-Unkle

Écrit par

Critique lue 37 fois

1

D'autres avis sur Au rythme de Vera

Au rythme de Vera

Au rythme de Vera

6

Cinephile-doux

8136 critiques

La groupie du pianiste

Keith Jarrett et son entourage n'ont pas souhaité collaborer de quelque façon que ce soit à la fabrication de Köln 45, ce qui nous prive notamment des images de ce concert mythique. Mais après tout,...

le 25 juin 2025

Au rythme de Vera

Au rythme de Vera

9

Cizka-Letteri774

136 critiques

Une pépite

Quel plaisir de reparler de The Köln concert (1975) ! Et de rencontrer Véra, une jolie boule d’énergie, de résistance et de féminisme. C’est un film qui fait rencontrer l’enthousiasme du spectateur,...

le 26 juin 2025

Au rythme de Vera

Au rythme de Vera

8

lalacinema

235 critiques

Critique de Au rythme de Vera par lalacinema

L’énergie que dégage le film est contagieuse ! Inspirée d’une histoire vrai assez folle mais surtout extrêmement audacieuse, « Au rythme de vera » ça mélange les musiques, le jazz, ça brise le 4e...

le 5 juin 2025

Du même critique

Aileen - La demoiselle de la mort

Aileen - La demoiselle de la mort

8

Dutch-Unkle

45 critiques

Aileen : La demoiselle de la mort — Mise à mort d’une âme perdue

Netflix poursuit sa plongée dans les zones d’ombre du true crime avec Aileen : La Demoiselle de la Mort, un documentaire à la fois glaçant et pudique, consacré à l’une des figures les plus...

le 7 nov. 2025

Anniversary

Anniversary

8

Dutch-Unkle

45 critiques

Anniversary : Anatomie d’un foyer en état d’alerte — politique, symboles et répliques du réel

Introduction : quand le politique s’invite à la table familialeAnniversary met en scène un anniversaire de mariage perturbé par la montée d’un mouvement politique tentaculaire, “The Change”, dont...

le 7 déc. 2025

La Reine du crime présente : Les Meurtres de minuit

La Reine du crime présente : Les Meurtres de minuit

4

Dutch-Unkle

45 critiques

La troisième aventure de la reine du crime : du mystère… mais sans étincelle

La troisième aventure de la série, La reine du crime présente : Les meurtres de minuit, nous plonge à Londres en 1940, au cœur du Blitz. Agatha Christie — interprétée, cette fois-ci, avec justesse...

le 29 nov. 2025