• À travers son cinquième film, Damien Chazelle nous transmet sa soif de l’art via le portrait de 3 personnages reliés à l’industrie du cinéma et leurs destinées respectives dessinées sur plusieurs années à partir des années 20. Elles relatent le passage du cinéma muet au parlant.
  • Petite rétrospective rapide de cette période particulière : En France, nous avons appelé cette ère « Les années folles ». Mais aux États-Unis, elle était surnommée « Roaring Twenties » (les années rugissantes ou vrombissantes), période d’insouciance et de croissance de l’Amérique des années 20. L’Amérique faisait figure de proue et de modèle économique sur la scène internationale.
  • Cette prospérité économique débute à la fin de la première guerre mondiale et se terminera sur la tragique crise de 1929 (le 24/10/1929 surnommé le jeudi noir). Elle sera caractérisée comme la deuxième révolution industrielle. Cette hausse de productivité s’explique par le théâtre d’innovation et des progrès scientifiques (l’énergie électrique, le Taylorisme et le Fordisme).
  • Côté musique, l’ère du jazz, du blues, du ragtime, du spiritual gospel et du swing marque The « Roaring Twenties » : le style de la nouvelle orléans fait fureur auprès de toute la population américaine (noire américaine ou population blanche huppée américaine). Elle est cependant mal vue de l’ancienne génération en raison des chorégraphies où les jeunes femmes sont libres de leurs mouvements décadents selon eux.
  • Côté cinéma, l’industrie hollywoodienne exporte un très grand nombre de films à l’étranger et le pays connaît une folie cinématographique et il devient le pays de l’art du divertissement et du gigantisme assumé. Les ¾ des films diffusés à l’international seraient américains en 1926. Les films de Charlie Chaplin connaissent un franc succès en 1925 avec « La ruée vers l’or ». Le cinéma parlant chamboula complètement le cinéma avec l’arrivée du code hays ayant pour législation des baisers peu profonds et de courte durée dans les films.
  • Il y a eu, également, une évolution des mœurs avec en même temps une liberté et un durcissement de ces derniers avec la prohibition de l’alcool et paradoxalement une consommation accrue de façon clandestine.
  • Afin de capturer cette ambiance folle et déjantée beaucoup plus large que la norme, Damien Chazelle décida d’utiliser une pellicule de 35 mm au format anamorphique. Il est jalonné d’une succession de plans séquences d’une complexité extrême rendant cet univers des années 20 démesuré dans lesquels interviennent des dizaines de figurants lors de la scène d’introduction de fête totalement jouissive pour les yeux du spectateur.
  • La scène d’ouverture se passant dans le désert a été réalisée quasiment de la même manière qu’à cette époque. Les cascadeurs avaient des consignes bien précises lorsqu’ils effectuaient leurs mouvements afin de recourir le moins possible aux effets spéciaux.
  • Il a élargi les possibilités de son champ d’action de réalisation. Il veut que son film soit granuleux et non immaculée. Il oscille entre l’humour et la légèreté et nous démontre comment la machine hollywoodienne broie les personnes gravitant dans ce milieu ? Jusqu’où sont-ils prêts à se vendre et à perdre leur âme d’artiste pour réussir à tout prix ? Damien Chazelle est donc loin de glorifier cette ère, bien au contraire il nous fait comprendre que les personnages gravitant dans le monde du cinéma ne sont que des amas de chair ou d’organes à travers les images récurrentes d’excréments, de sexe ou de vomis durant tout au long du film. Cette quête de gloire peut amener chacun ou chacune à transformer un rêve idyllique en une machine cacophonique à broyer les rêves de tout individu se frottant un peu de trop près à ce rouleau compresseur sans pitié. Un siècle après, le réalisateur veut nous faire prendre conscience du chemin parcouru depuis ces années rugissantes.
  • Margot Robbie nous fait penser à Clara Bow, premier sex-symbol du cinéma muet ayant un destin tragique par la suite. Son jeu tout en force appuie les traits de caractère de l’actrice qu’était Clara Bow fusionnée avec celle de Jeanne Eagles, deux femmes flamboyantes ayant connu des tourments et des scandales tout au long de leurs carrières respective avec des addictions profondes et multiples, notamment à celle de la cocaïne omniprésente à cette époque contrairement à ce que nous pourrions croire. Il y a un lien entre le personnage d’Emma Stone dans le film La la land et celui de Margot Robbie dans Babylon : nous avons cette impression de même personnage ayant vécu à deux époques différentes. La scène de danse ressemble aux chorégraphies de Joséphine Baker dans son déhanché.
  • Elle est le pendant du personnage de Brad Pitt plus en retenue et flegmatique aux airs de John Gilbert. L’avènement du parlant et le ridicule des dialogues qui lui seront imposés par la suite auront raison de sa carrière. Le réalisateur enfonce le clou lors de la scène psychédélique et obsédante « Chantons sous la pluie », référence directe à la comédie musicale de 1952.
  • Le personnage de Manni Torres serait une fusion de 3 personnages mexicains : l’acteur Ramon Novarro, premier acteur latino à avoir du succès à Hollywood, Enrique Juan, célèbre directeur de la photographie et René Cardona, acteur/producteur et réalisateur considéré comme le pionnier du cinéma mexicain.
  • Tobey Maguire ressemble aux personnages de Lynch, étrange associé à des comportements malsains nous montrant les bas-fonds ou les abîmes du néant du cinéma.
  • Justin Hurwitz s’inspire d’arrangements existants des années 20 ajoutés à des tonalités du rock. Les percussions entendues sont des chausses pieds en bois claquées l’une à l’autre pour imiter des pas des danseurs sur le parquet. Ses remparts métaphoriques exprimés à travers cette musique retentissante à la limite du rugissement sont une référence directe au film. Nous avons cette impression permanente d’une cocotte-minute prête à exploser à tout moment.
  • La toute dernière scène est une rétrospective de ce cinéma passée et est un vrai bijou cinématographique.
  • Damien Chazelle réussit à personnifier son film comme un ogre hollywoodien dévorant tout sur son passage et laissant tous les protagonistes présents sur le bord de la route à tout moment tout en embellissant cette chute et ces désillusions.
Lili-Jae
8
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le 21 janv. 2023

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