Bienvenue chez Ciné-Sophia. Sortez les carnets de notes et rangez le pop-corn (ou gardez-le, de toute façon l’impératif catégorique n'a jamais interdit de grignoter devant le chaos).
Aujourd’hui, on se penche sur Bad Lieutenant d'Abel Ferrara. Un film tellement propre sur lui qu'il donne envie de prendre une douche à l'eau de Javel dès les dix premières minutes. Harvey Keitel y incarne un flic anonyme qui passe ses journées à cocher scrupuleusement toutes les cases du parfait manuel de la déchéance : corruption, crack, paris sportifs foireux et abus de pouvoir en uniforme. Un pitch idéal pour une comédie romantique, n'est-ce pas ?
Pourtant, derrière la crasse de New York, Ferrara nous a pondu une véritable mine d'or philosophique. Déshabillons ce flic (métaphoriquement, pitié) pour voir ce qui s'y cache.
Entrons le vif du sujet avec Immanuel Kant. Pour notre rigide philosophe allemand, une action est moralement bonne si elle est accomplie par pur devoir, selon un impératif catégorique : "Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle".
Si l'on applique cela à notre Lieutenant :
S'injecter de l'héroïne dans une voiture de fonction en écoutant les playoffs de baseball doit-il devenir une loi universelle ?
Kant dit non. Le Lieutenant dit : "Ça dépend s'il y a des coureurs sur les buts".
Extorquer de l'argent aux parieurs du Bronx ?
Un concept universalisable difficilement défendable dans la Critique de la raison pratique.
Le Lieutenant incarne l'effondrement absolu de la déontologie kantienne. Il ne traite jamais l'humanité (ni la sienne, ni celle des autres) comme une fin, mais toujours comme un moyen de financer son prochain fix. Kant aurait probablement fait une crise de panique dès la scène de la fouille routière, mais c’est justement là que Ferrara est fort : il nous montre un homme qui a troqué le "ciel étoilé au-dessus de moi" contre le plafond crasseux d'un tripot clandestin.
Le point de bascule du film arrive lorsqu'une religieuse est sauvagement violée dans son église. Face à l'horreur, elle fait le choix absurde — au sens philosophique — de pardonner à ses bourreaux et de refuser de donner leurs noms.
C’est ici que Søren Kierkegaard, le père de l'existentialisme chrétien, déboule sur le grand écran avec son concept de l'angoisse. Pour Kierkegaard, l'angoisse est le "vertige de la liberté". Le Lieutenant, confronté à la pureté absolue de ce pardon, est pris de ce vertige de l’angoisse et du blasphème. Sa boussole morale, déjà bien rouillée, s'affole complètement.
"Si Dieu n’existe pas, tout est permis", disait Dostoïevski. Ferrara nous répond : "Si Dieu existe et qu’Il pardonne à des monstres, alors c'est encore pire, on est complètement perdus."
Pour sortir de son désespoir esthétique (le stade où l'on ne cherche que le plaisir immédiat), le Lieutenant est forcé de faire le fameux "saut dans la foi" kierkegaardien. Sauf que chez Ferrara, ce saut ne ressemble pas à une élévation spirituelle nordique, mais plutôt à un effondrement en larmes, à genoux sur les dalles froides d'une église, en hurlant sur une hallucination du Christ. C’est théâtral, c’est pathétique, c’est du pur existentialisme de caniveau.
Bad Lieutenant est le genre d'expérience de pensée qui prouve que la théologie et le cinéma de série B font un excellent mariage de raison. Ferrara réussit le tour de force de transformer une descente aux enfers digne d'un fait divers sordide en un traité sur la Sotériologie (la doctrine du salut).
En libérant les violeurs et en leur donnant son propre argent pour qu’ils fuient, le Lieutenant tente une rédemption par procuration. C’est le sacrifice ultime, ou le calcul le plus stupide de l’histoire du crime. Nietzsche aurait détesté ce retournement final, y voyant une capitulation de la volonté de puissance devant la morale des esclaves et la culpabilité chrétienne. Et honnêtement, Nietzsche n'aurait pas eu tout à fait tort : notre flic finit par payer le prix fort, abattu comme un chien dans sa voiture. Un final très "retour au néant" qui aurait fait sourire Arthur Schopenhauer dans sa barbe.
Un excellent film pour tous ceux qui trouvent que la philosophie manque parfois un peu de sueur, de sang et de lignes de coke sur le tableau de bord.