Bienvenue chez Ciné-Sophia, aujourd’hui posons-nous une vieille question philosophique : peut-on véritablement échapper à ce que l’on est ? Chez Aristote, la vertu s’acquiert par l’habitude. Chez Netflix, elle se perd généralement après trois épisodes pour revenir triomphalement dans le final.
Agent Kim Reactivated choisit une troisième voie : on peut quitter les services secrets, mais les services secrets, eux, refusent obstinément de vous quitter.
Quiconque a déjà traîné ses guêtres dans une agence d'épargne sait que le métier de banquier exige une patience infinie et une maîtrise absolue du calcul des intérêts d'emprunt. Mais chez Manager Kim (sublimement monolithique sous les traits de So Ji-sub), le calcul est plus rapide : un bras cassé égale deux secrets d’État préservés.
Adaptée d'un webtoon où l'anatomie humaine semble élastique, la série SBS Agent Kim Reactivated s'ouvre comme une tragédie de comptoir avant de bifurquer vers le traité de métaphysique pure. Le pitch est d’un minimalisme qui ferait pleurer de joie un structuraliste : Kim est un ancien agent d'élite nord-coréen reconverti dans la paperasse. Sa fille se fait kidnapper. Kim se fâche. Fin de l'introduction, place à l'ontologie de la baffe.
Son passé revient le chercher avec l’insistance d’un ex qui possède encore le double des clés. Le voilà donc replongé dans un monde où les conspirations internationales semblent bénéficier d’un budget communication plus conséquent que celui de nombreuses démocraties.
Derrière les chorégraphies impeccablement huilées se cache pourtant une vieille intuition de Friedrich Nietzsche : celle de l’éternel retour. Non pas celui des mêmes événements, mais celui des mêmes rôles.
On croit choisir une nouvelle vie ; en réalité, on recommence toujours la précédente, simplement avec des douleurs lombaires supplémentaires.
Kim ne revient pas parce qu’il le veut. Il revient parce que le récit exige qu’un héros reste héroïque, même lorsqu’il préférerait cuisiner pour sa fille.
Cette impossibilité de sortir de soi évoque aussi Jean-Paul Sartre. L’existentialiste affirmait que l’homme est condamné à être libre.
La série semble corriger la formule : l’espion est condamné à être espion.
La liberté existe, bien sûr, mais uniquement entre deux fusillades et avant le prochain rebondissement scénaristique.
Le plus amusant est sans doute la manière dont la série traite la morale.
Immanuel Kant rêvait d’un impératif catégorique universel : agir uniquement selon une maxime que l’on pourrait vouloir transformer en loi universelle.
Appliquons donc cette règle à Agent Kim Reactivated : « Si un inconnu vous propose une mission secrète impliquant une organisation clandestine, acceptez immédiatement sans lire les petites lignes. » On conviendra que la civilisation ne survivrait probablement pas longtemps à une telle universalisation.
Heureusement, la série penche davantage du côté du Tao que de Königsberg. Kim réussit parce qu’il cesse souvent de lutter frontalement.
Il accompagne le mouvement, détourne la force adverse, transforme le chaos en chorégraphie. Lao Tseu aurait sans doute apprécié cette étrange démonstration selon laquelle la souplesse triomphe de la rigidité… même si le Maître du Tao aurait probablement trouvé qu’une explosion toutes les huit minutes nuisait quelque peu à la sérénité cosmique.
Le véritable sujet reste pourtant l’identité.
Sommes-nous la somme de nos souvenirs, de nos compétences ou du regard que les autres portent sur nous ?
Paul Ricœur parlait d’identité narrative : nous sommes les histoires que nous racontons sur nous-mêmes.
Kim aimerait réécrire son récit. Malheureusement, le scénario insiste pour lui rappeler que certaines biographies refusent obstinément les secondes éditions.
Alors oui, Agent Kim Reactivated accumule les invraisemblances avec une générosité presque philanthropique.
Les méchants parlent beaucoup avant de tirer, les héros récupèrent étonnamment vite après avoir traversé une fenêtre, et les technologies de surveillance semblent avoir été développées par un laboratoire où James Bond aurait rencontré Elon Musk autour d’un buffet asiatique.
Mais c’est précisément là que réside son charme.
La série ne demande jamais qu’on y croie ; elle demande qu’on accepte le pacte.
Comme le rappelait Pascal, nous sommes des êtres de divertissement. Lui pensait aux jeux de cour. Nous avons désormais les scènes de combat au ralenti.
Au fond, Agent Kim Reactivated pose une question étonnamment sérieuse sous ses dehors de série d’action : peut-on vraiment désactiver ce que l’on est devenu ?
La réponse est évidemment non.
D’abord parce que l’identité est tenace. Ensuite parce que Kim ne reprend pas les armes par choix existentiel, ni par devoir moral ; il les reprend parce que Netflix a déjà signé pour une saison 2.
Kim n’est plus un mythe. C’est un salarié de la fiction, condamné à casser des rotules qui fait des heures supplémentaires pour la survie de la grille des programmes et pour satisfaire la courbe de croissance de la plateforme au N rouge.