Bon, salut à tous. Aujourd'hui, on se penche sur un morceau de cinéma qui a pas mal agité les passions et qui, je doivent l'avouer, m'avait franchement emballé et hypé à sa sortie : 'Barbarian' de Zach Cregger, sorti en 2022. Un premier long-métrage particulièrement malin qui, s'il fonctionne à merveille comme une attraction de foire redoutablement efficace lors du premier visionnage, révèle toute sa structure politique et ses limites matérielles lorsqu'on le passe au crible du temps long.
Le film s'avance masqué, découpé en trois actes qui s'amusent à dynamiter méthodique les clichés du genre. Tout commence par une situation d'une banalité contemporaine affligeante : une double réservation sur une application de Airbnb dans un quartier sinistré de Détroit. La grande force de cette première partie est de jouer sur l'inconscient de l'auditeur. En installant Bill Skarsgård — la figure moderne du croque-mitaine — face à Georgina Campbell, le film s'amuse de notre propre paranoïa, installant une tension organique suffocante. La mise en scène brille dans sa capacité à filmer le vide et l'obscurité, comme lors de cette séquence terrifiante où le personnage de Tess tente de s'échapper du sous-sol en rampant par un soupirail avant d'être brutalement happée dans le noir par la créature. C'est du cinéma d'épouvante brut qui, comme l'a très bien souligné la critique américaine, rappelle superbement l'esprit rétro et poisseux des premiers travaux de Wes Craven. On retrouve ce même art du choc géographique, cette confrontation brutale entre une jeunesse urbaine moderne et la fange d'un territoire totalement abandonné par l'État.
Mais là où le film gagne ses galons de satire sociale, c'est lorsqu'il choisit d'ouvrir les portes de sa cave pour filmer l'infrastructure cachée du récit. Barbarian est, au fond, le grand cauchemar de l'économie libérale de plateforme. La maison en Airbnb y est filmée comme une anomalie : une bulle proprette et standardisée perdue au milieu d’un océan de décombres et de maisons en ruines, abandonnées par les pouvoirs publics. Cregger opère un flashback brillant dans les années 1980 qui donne la clé thématique du film : en arrière-plan, deux voisins discutent des ravages économiques de l'administration Reagan. Le monstre qui hante les sous-sols n'a rien de mystique ou de surnaturel ; il est le pur produit de la désertification sociale, de la précarité et du laisser-faire capitaliste. Il y a peut-être un monstre dans cette maison, mais ce sont les forces politiques et économiques à l'extérieur qui l'y maintiennent enfermé.
Cette complicité de la bourgeoisie est incarnée de manière grandiose et pathétique par le personnage d'AJ, ce propriétaire hollywoodien lâche et individualiste incarné par Justin Long. C'est là que l'analyse du virage du film prend tout son sens et s'avère d'une justesse absolue. L'introduction d'AJ fait basculer le long-métrage du thriller psychologique étouffant vers la comédie noire et le Grand Guignol. Lorsqu'il découvre les couloirs secrets de sa cave, son donjon et ses instruments de torture, sa première réaction n'est pas un effroi moral ou humanitaire ; sa première réaction, c'est de sortir un mètre pour calculer la superficie des sous-sols afin de savoir de combien de mètres courants il va pouvoir augmenter la valeur immobilière de son bien sur le marché ! C'est le sommet de la critique : le bourgeois est incapable de voir les signaux d'alarme de la barbarie tant qu'il peut en extraire une plus-value ou un profit personnel.
Alors oui, avec le recul et le temps long, ce virage thématique et formel n'échappe pas totalement aux travers de son époque. En dépit de ses ruptures de ton et de son humour noir féroce, le film finit par sacrifier la froideur de sa charge politique pour rentrer sagement dans le rang. Le dernier quart d'heure préfère dérouler un train fantôme gore un peu plus prévisible, ce qui l'empêche de prétendre au statut de chef-d'œuvre absolu.
Il n'en demeure pas moins que Barbarian reste une excellente surprise, une série B généreuse, insolente et solidement ancrée dans ses enjeux matériels. Un divertissement qui a le mérite de rappeler qu'à Hollywood, l'horreur commence toujours lorsque le capitalisme sauvage décide de sous-traiter nos vies.