La ville de Gotham City est en voie de dégénérescence entre une criminalité triomphante et des autorités dépassées.Mais depuis quelques temps,un étrange justicier masqué et déguisé en chauve-souris semble avoir décidé de remettre de l'ordre dans ce foutoir.Il s'en prend violemment aux truands qui hantent les rues,intrigant la population,inquiétant la pègre et agaçant la police.Il suscite aussi la curiosité d'un duo de journalistes,le tenace Alexander Knox et l'intrépide Vicki Vale,obsédés par cet énigmatique personnage,qui n'est autre que le milliardaire Bruce Wayne,un homme cherchant à liquider un trauma d'enfance.La situation va se tendre lorsque le parrain local Carl Grissom est assassiné par son second Jack Napier,un cinglé total qui ne supporte pas que Batman soit plus connu que lui et qui entreprend de mettre la ville à sac.En l'an de grâce 1989 déboulait sur les écrans ce premier "Batman" de l'ère moderne,magnifié par la présence derrière la caméra de Tim Burton,maître du style gothique.Car le personnage principal du film,même si un formidable panel de protagonistes s'y déploie,est bien Gotham,cette mégapole angoissante et étouffante recréée à la perfection dans cette production de Peter Guber et Jon Peters,important tandem du Hollywood de l'époque.La direction artistique est phénoménale,avec les décors à l'architecture délabrée et imposante,quasiment stalinienne,d'Anton Furst,les costumes variés et collant à chaque personnage signés Bob Ringwood,assisté par Linda Henrikson qui a conçu la superbe garde-robe de Vicki Vale,et Tommy Nutter qui a imaginé les extravagants vêtements du Joker.Il y a également le montage de Ray Lovejoy qui contribue à la belle fluidité du récit,ou l'extraordinaire photo de Roger Pratt,qui nous régale de clairs-obscurs immersifs shootés au long de scènes essentiellement nocturnes.A la tête de ce dispositif luxueux,Burton peut laisser libre cours à son goût pour l'excentricité,les couleurs vives ou saturées,les mouvements d'appareils vertigineux et les déplacements de nombreux personnages entraînés dans des aventures débridées.Le scénario de Warren Skaaren et Sam Hamm est adapté des comics créés en 39,cinquante ans avant le film donc,par Bob Kane,et l'univers de la BD est respecté à la fois dans la lettre et dans l'esprit.C'est violent,mouvementé,coloré,tragi-comique,et ça ne cherche pas à être plus intelligent que le fond d'origine,à savoir une bonne vieille lutte entre le Bien et le Mal.L'originalité foncière des intervenants,la variété et la forte identité des décors,la folie généralisée de ce Monde en perdition suffisent à installer une ambiance délétère addictive qui mêle spectaculaire,horreur et ironie avec une grande habileté.Le duel au sommet oppose deux caractères forts et tourmentés,celui de Wayne alias Batman,le riche homme d'affaires,le mécène révéré par tous,qui n'est au fond qu'un enfant traumatisé et gauche qui a une revanche à prendre sur la fatalité personnifiée par sa Némésis Napier,alias le Joker,né dans le crime et ne vivant que par et pour lui,un type aussi fascinant qu'ignoble,un mégalo emporté par sa folie furieuse et son désir de tout dominer.Autour d'eux se déploient les assistants du Bien et du Mal.On a la divine Vicki Vale,reporter de choc qui traque Batman et tombe amoureuse de Wayne,sans savoir qu'il s'agit du même individu,le journaliste têtu Knox,seul au début à croire à l'existence de l'homme chauve-souris,Alfred le vieux serviteur et complice de Bruce,le commissaire Gordon,flic honnête mais impuissant face au déferlement du crime,le procureur Harvey Dent,plus doué pour les déclarations fracassantes et rassurantes que pour l'efficacité dans l'action.Du côté sombre s'agitent Grissom,le caïd mafieux qui tente d'éliminer son adjoint parce que ce dernier se tape sa petite amie,la belle Alicia,Bob l'âme damnée du Joker,d'une obéissance absolue et stupide à son maître,ou le lieutenant Eckhardt,policier complètement pourri et vendu aux gangsters.Burton orchestre avec tout ce petit monde un sinistre opéra mortifère magistralement filmé et solidement agencé,à la trame classique mais aux péripéties stimulantes et optimisé par la musique puissante et souple de son compositeur attitré Danny Elfman,additionnée de chansons écrites et interprétées par Prince en personne.Le zénith du film est évidemment le numéro insensé de Jack Nicholson dans la peau du Joker,une de ses plus faramineuses performances.Il eût été facile de sombrer dans le ridicule à partir d'un matériau aussi excessif,mais le fantastique talent de l'acteur produit au contraire un régal de tous les instants.Son rire dément,son rictus affreux,ses pas de danse insolents,ses gestes désordonnés et sa dinguerie destroy en font un des méchants les plus stupéfiants de l'Histoire du Cinéma,une prestation qui impressionne encore même après avoir vu celles,exceptionnelles,de ses successeurs dans le rôle Heath Ledger et Joaquin Phoenix.Forcément,face à un tel phénomène Batman est en retrait et doit la jouer sobre,ce que fait parfaitement un Michael Keaton introspectif à souhait,dont l'interprétation domine celles des autres Batman,à l'exception de Christian Bale dans la trilogie de Nolan.Kim Basinger est époustouflante en Vicki Vale.Juste et sexy,elle est beaucoup plus que la jolie fille de service et parvient à faire exister réellement une femme émouvante et désorientée par une situation complexe.Le vétéran british Michael Gough,raide et imperturbable,campe un excellent Alfred,Pat Hingle en Gordon et Billy Dee Williams,le Lando Calrisian de "Star Wars" en Dent,assurent tranquillement,Jack Palance a la gueule de l'emploi idéale en chef de gang vicelard,le mannequin Jerry Hall,qui était en ce temps-là la femme de Mick Jagger,est impeccable en poule à gangsters infidèle,Tracey Walter a une énorme présence en sbire lobotomisé plutôt flippant,et William Hootkins est veule comme il se doit en ripou sans scrupule.Seul Robert Wuhl,avec sa gueule d'abruti et son jeu faux,jure dans le paysage en journaleux fouille-merde.Notes et critiques de films de Tim Burton publiées précédemment:voir critique "Mars attacks!".Nouvelle moyenne:7.