Au milieu des années 80, Batman aura subit une véritable résurrection grâce à l’auteur de comics Frank Miller qui aura su replacer le chevalier noir dans un récit à l’esprit plus sombre et torturé. En effet à son lancement en 1939 dans les pages de Detective Comics, les auteurs de Batman, Bob Kane et Bill Finger optèrent pour un récit résolument plus mature qu’à l’accoutumé. Mais au fil des années le ton finira par dévier dû à divers facteurs scénaristiques et de censures. S’ensuit une série télévisée populaire avec Adam West dans le rôle-titre, aux allures de comédie et de parodie, ne digèrent au final que trop mal la substance originelle de l’œuvre. Batman connu des hauts et des bas, la crédibilité du justicier masqué se remettra difficilement de l’image de la série. Du côté du cinéma, le Superman de Richard Donner, sorti en 1978, rencontra un tel succès commercial que le projet d’adapter Batman au cinéma fut relancé. Il fut à maintes reprises retardé, remanié, jusqu’à ce que la réalisation soit confiée au jeune réalisateur Tim Burton qui avait déjà su apposer son sens de l’esthétisme avec des longs métrages comme Pee-Wee’s Big Adventure et surtout Beetlejuice.
De plus le succès des comics The Dark Knight Returns, Year One de Frank Miller et The Killing Joke d’Alan Moore relanceront non seulement l’engouement autour du personnage à travers des récits plus adulte, à l’atmosphère glauque et ténébreuse, mais auront aussi un impact bénéfique dans la conception du Batman réalisé par Tim Burton. Un processus de réécriture va s’appliquer, passant d’un scénariste à un autre et une équipe technique chargée de s’occuper des décors, costumes, maquillages et autres accessoires, sera soigneusement sélectionnée afin d’offrir une cohésion par rapport à la sensibilité artistique de Burton. Warner débuta la pré-production en 1988. Lorsque le choix de Michael Keaton fut dévoilé pour incarner Bruce Wayne/Batman, un vent de contestation souffla du côté des fans, ne voyant en cet acteur (ayant interprété Beetlejuice) qu’un potentiel d’acteur comique, craignant que le ton du film ne soit le même que celui de la série des années 60. Burton vit en Keaton tout le potentiel nécessaire dans l’interprétation tourmenté et mystérieuse du personnage principal. Sa décision sera notamment motivée par la capacité de l’acteur à jouer un Bruce Wayne aux différentes facettes nuancées et cette faculté à capter l’attention au travers de son regard si particulier.
Afin d’asseoir une certaine crédibilité auprès du public, les studios imposèrent à Burton le choix d’une star de cinéma, notamment dû à des délais de production un peu court sans que cela n’altère l’œuvre. Plusieurs acteurs seront approchés pour jouer le Joker jusqu’à ce que Jack Nicholson obtienne le rôle. S’ensuit le choix d’autres acteurs secondaires au casting dont Kim Basinger dans le rôle de Vicki Vale, qui sera «castée» au dernier moment, Sean Young dû renoncer au rôle à cause d’une chute à cheval alors qu’elle avait été choisi, Michael Gough dans le rôle de l’inébranlable majordome de Bruce Wayne, Alfred et Billy Dee Williams dans celui du procureur Harvey Dent, etc...
L’empreinte esthétique de Tim Burton : une Gotham intemporelle
Pour représenter architecturalement Gotham City, le film s’inspire de divers mouvements arts déco et de l’expressionnisme allemand, notamment du film Metropolis de Fritz Lang, ce qui confère à la ville un certain gigantisme et une identité forte. L’idée fut de proposer un esthétisme rétro-moderne plongeant le film dans sa propre bulle temporelle, le rendant de ce fait presque intemporel où les trais y sont tirés pour apporter beaucoup d’expressivité. L’ambiance n’est pas sans rappeler les polars noirs des années 40, même les coups de feu rappellent les bruitages d’époque. Gotham est le berceau du crime et cela se ressent : c’est vaporeux, rouillé, grisonnant, ça suinte et les ruelles sont sinueuses.
Les ruelles sinueuses ne sont pas seulement un choix esthétique, elles incarnent le chaos et la désorientation morale de Gotham, un labyrinthe où le crime prospère. Anton Furst (le décorateur du film) a expliqué avoir voulu concevoir une ville où l’architecture elle-même semblait hurler, avec des bâtiments qui s’entassent et se contorsionnent comme s’ils étaient en guerre les uns avec les autres. Cette expressivité visuelle fait de Gotham un miroir des conflits intérieurs de Batman et du Joker. Cette approche intemporelle permet au film de rester pertinent des décennies plus tard, Gotham n’appartient à aucune époque précise, mais à l’imaginaire collectif.
Michael Keaton : un Bruce Wayne au bord de la fracture
Contrairement à l’image classique du playboy flamboyant souvent associée à Bruce Wayne dans les comics ou d’autres adaptations, le Bruce Wayne de Keaton est plus réservé et maladroit en société. On le voit dans des scènes comme la réception au manoir Wayne, où il semble détaché, presque perdu dans ses pensées, observant plus qu’il ne participe. Cette retenue donne une profondeur psychologique au personnage, il est hanté par son passé et vit dans l’ombre, même en plein jour.
Bruce Wayne est profondément marqué par le meurtre de ses parents, un événement revisité dans le film avec une intensité émotionnelle. La révélation que Jack Napier (le futur Joker) était impliqué dans ce crime renforce sa motivation personnelle. Keaton excelle à transmettre cette douleur intérieure à travers des regards silencieux et des gestes contenus, comme lorsqu’il dépose des roses sur la scène du crime ou qu’il fixe le costume de Batman dans sa Batcave. Ce Bruce Wayne est un homme brisé qui canalise sa souffrance dans sa croisade.
Dans cette incarnation, Bruce Wayne n’est pas un héros irréprochable. Il tue plusieurs criminels, y compris le Joker à la fin du film, ce qui le distingue de la version des comics où Batman refuse catégoriquement de franchir cette ligne. Keaton joue cette ambiguïté avec détermination, son Batman est moins un symbole d’espoir qu’un justicier prêt à salir ses mains pour protéger Gotham. Cela reflète une vision plus sombre et pragmatique du personnage, en phase avec le ton du film.
Physiquement, Michael Keaton n’a pas l’imposante stature de certains autres acteurs ayant incarné Batman (comme Christian Bale ou Ben Affleck). À l’époque, son casting avait surpris, car il était surtout connu pour des rôles comiques (Beetlejuice). Pourtant, il compense cette apparente fragilité par une intensité dans le regard et une présence magnétique. En costume, il devient une figure imposante, mais hors du masque, il reste un homme ordinaire, presque inadapté à la vie quotidienne, ce qui renforce le contraste entre ses deux identités.
Le Bruce Wayne de Keaton est un solitaire, même entouré de figures comme Alfred (Michael Gough) ou Vicki Vale. Sa relation avec Vicki montre son désir de connexion humaine, mais aussi son incapacité à s’y abandonner pleinement à cause de sa mission.
Bruce Wayne est un homme confus et blessé, piégé dans une enfance inachevée. Cette interprétation est au cœur de la performance de Keaton, qui donne vie à un Bruce profondément marqué par son traumatisme. Sa maladresse sociale, son regard hanté et ses silences lourds traduisent une lutte intérieure constante pour maintenir l’équilibre entre ses deux identités : le milliardaire public et le justicier masqué. La scène où Bruce confronte le Joker dans l’appartement de Vicki Vale est révélatrice. Il est à deux doigts de laisser Batman prendre le dessus, brandissant un tisonnier comme une arme. Keaton joue cette scène avec une intensité brute, on sent que Bruce est à la merci de sa colère, incapable de rester pleinement Bruce Wayne. Cette confusion identitaire nous fait comprendre que Batman ce n’est pas seulement un costume, mais une deuxième personnalité monstrueuse qui doit être contrôlée et idéalement mise au service de la communauté, il n’est pas seulement un ninja imbattable mais un mort vivant qui revient sans cesse à la charge. Un être qui rôde dans l’ombre et inspire la peur aux criminels.
Le Joker comme miroir et révélateur
Dans cette version, le Joker n’est pas une énigme comme dans certains comics ou adaptations ultérieures (The Dark Knight). Il est présenté comme Jack Napier, un criminel qui devient le Joker après une chute dans une cuve de produits chimiques, causée indirectement par Batman. De plus, le film révèle qu’il est l’assassin des parents de Bruce, créant un lien personnel entre les deux personnages. Nicholson joue cette transformation avec une intensité croissante, passant d’un truand arrogant à un monstre jubilatoire.
Le Joker de Nicholson est un maître du spectacle. Que ce soit en défigurant des œuvres d’art au musée sous une musique de Prince, en organisant une parade macabre avec des ballons remplis de gaz toxique, ou en dansant avec Vicki Vale dans la cathédrale, il transforme chaque crime en performance. Nicholson excelle dans ces moments, avec des gestes grandiloquents et un sens du timing comique qui rappellent son talent pour les rôles excentriques (Shining, Vol au-dessus d’un nid de coucou).
Avant sa transformation, Jack Napier est un gangster ambitieux, bras droit du boss Carl Grissom. Même après être devenu le Joker, il conserve une mentalité de criminel, il prend le contrôle de la pègre de Gotham et utilise des stratagèmes comme le gaz hilarant Smylex pour semer la panique et le profit.
Le Joker de Nicholson est le contrepoint idéal au Batman de Michael Keaton. Là où Batman est contenu, silencieux et méthodique, le Joker est bruyant, chaotique et imprévisible. Leur affrontement final dans la cathédrale de Gotham, avec le Joker riant et dansant tandis que Batman reste stoïque, cristallise cette opposition. Nicholson vole souvent la vedette par son énergie débordante, mais cela renforce l’idée que Batman doit affronter un adversaire plus grand que nature.
Le Joker est une fenêtre ou un miroir permettant d’examiner Bruce Wayne. Le film établit de nombreuses similitudes entre les deux personnages : tous deux s’attaquent aux gangsters (mais pour des raisons différentes), le Joker a un jeu de cartes, Bruce Wayne a un casino dans son manoir, et tous deux sont des produits de traumatismes qui les ont brisés. Cependant, la différence cruciale réside dans leur rapport à leur «ombre» et à l’art.
Le Joker est représenté comme un artiste qui transforme les œuvres pour leur donner une seconde vie. Dans la scène du musée, où il défigure des tableaux tout en épargnant Figure with Meat de Francis Bacon, le Joker semble célébrer une forme de création destructrice. Il ne cherche pas à posséder l’art comme Bruce (qui collectionne des armures dans son manoir), mais à le réinventer, même de manière grotesque. Cette idée s’étend au film lui-même, qui transforme Batman pour lui donner une nouvelle vie après la série kitch des années 60. Le Joker de Nicholson, avec son exubérance et son nihilisme joyeux, incarne cette réinvention, tandis que Bruce/Batman reste prisonnier d’un passé qu’il ne peut transcender.
La distinction entre Bruce et le Joker repose sur leur gestion de leur ombre. Bruce lutte pour contenir Batman, pour préserver la façade de Bruce Wayne, tandis que Jack Napier a libéré son ombre en devenant le Joker, abandonnant toute humanité. Cette opposition reflète une question fondamentale du film, où se situe la frontière entre héros et méchant? Si la seule différence réside dans leur rapport à l’art et à leur identité, qu’est-ce qui fait de Batman un héros et du Joker un monstre?
Héros ou méchant? Une question d’intention et de contrôle
Ce qui distingue Batman comme héros et le Joker comme méchant est au cœur de la philosophie du film. Bien que leurs similitudes soient nombreuses, deux éléments clés permettent de tracer une ligne :
Batman, malgré ses méthodes violentes et son ambiguïté morale (il tue dans ce film, contrairement à la règle des comics), agit pour protéger Gotham. Sa croisade, bien que motivée par un traumatisme personnel, vise à restaurer un semblant d’ordre dans une ville corrompue. Le Joker, en revanche, agit sans autre but que le chaos et le plaisir personnel. Ses crimes, comme l’empoisonnement des produits de consommation ou la parade avec le gaz Smylex, ne servent aucun idéal, même tordu, ils sont une célébration de la destruction. Le Joker révèle «l’ombre» de Gotham, la folie du capitalisme, la superficialité de la société de consommation, mais il le fait pour l’exploiter, pas pour la réparer.
Bruce, bien qu’au bord de la rupture, cherche à canaliser sa personnalité monstrueuse pour un bien plus grand. Il lutte pour ne pas devenir ce qu’il combat, même s’il échoue parfois (en tuant le Joker). Le Joker, lui, a embrassé son ombre sans retenue, devenant une force de chaos pure. Cette absence de limites le rend plus dangereux, mais aussi moins humain. Batman, dans sa douleur et sa discipline, reste ancré dans une forme d’humanité, ce qui le rend héroïque, même imparfaitement.
Tim Burton et l’hypocrisie de Bruce Wayne
Batman est le film phare de Burton, Bruce Wayne est son personnage le plus hypocrite. Burton, avec son affection pour les marginaux et les inadaptés (Edward aux mains d’argent, Beetlejuice), semble s’intéresser à Bruce comme à un homme qui se cache derrière des masques (celui du playboy milliardaire, celui du justicier) tout en étant incapable de s’intégrer à la société qu’il prétend protéger. Bruce s’attaque à ceux qui déstabilisent Gotham, mais il est lui-même un marginal, un «mort-vivant» qui ne trouve de sens que dans sa croisade. Le Joker, en revanche, est l’antithèse de cette hypocrisie, il assume pleinement sa folie et son rejet de la société, révélant ses failles (comme la cupidité des citoyens courant après l’argent empoisonné) sans chercher à les corriger.
La connexion avec Vertigo et l’ambiguïté du souvenir
Plusieurs parallèles peuvent être tracés :
La superposition d’identité : Dans Vertigo, Scottie (James Stewart) devient obsédé par Madeleine et tente de recréer son image en Judy, imposant une identité à une femme qui n’est pas celle qu’il croit. De même, Bruce pourrait projeter l’identité du meurtrier de ses parents sur Jack Napier, peut-être influencé par une vieille photo ou un souvenir flou. Cette idée est renforcée par l’ambiguïté de la scène où Bruce accuse le Joker, le Joker semble perplexe, ce qui pourrait indiquer qu’il ne se souvient pas d’un crime parmi tant d’autres ou que Bruce se trompe. Cette incertitude fait écho à la quête obsessionnelle de Scottie, qui reconstruit une vérité pour surmonter son traumatisme.
Bruce pousse son obsession jusqu’au bout pour surmonter son deuil, tout comme Scottie pousse Judy à devenir Madeleine pour surmonter sa culpabilité et son vertige. Dans les deux cas, la vérité (Napier est-il vraiment le meurtrier ?) est moins importante que la croyance du protagoniste. Cette lecture suggère que le Batman de 89 est moins un héros triomphant qu’un homme prisonnier d’une illusion nécessaire, ce qui rend sa victoire sur le Joker à la fois cathartique et tragique.
Burton, connu pour ses références cinéphiliques, pourrait en effet avoir semé des clins d’œil à Vertigo. La spirale du générique d’ouverture de Vertigo se retrouve lors du générique où le logo de Batman fini par être visible dans un mouvement de caméra rotatif. Bruce revenant sans cesse sur le lieu du meurtre de ses parents, comme Scottie à la mort de Madeleine. La scène finale dans la cathédrale, avec ses hauteurs vertigineuses et la chute du Joker, évoque autant Metropolis que le clocher dans Vertigo. Bien que le film ne cite pas explicitement Hitchcock (contrairement à ses hommages à Citizen Kane, House of Wax, The Invisible Man, Pantom of the Opera ou Frankenstein, etc).
Une ambiguïté volontaire?
Bruce pourrait se convaincre que Napier est le meurtrier pour justifier sa croisade et se distinguer du Joker. Dans les comics, le meurtre des Wayne est généralement attribué à Joe Chill, un criminel anonyme, et non au Joker. En faisant de Napier le responsable, le film crée une connexion narrative qui pourrait, être une projection de Bruce. Cette idée est d’autant plus intrigante que le film ne confirme jamais explicitement la culpabilité de Napier, tout repose sur le souvenir de Bruce, qui pourrait être corrompu par le temps ou le besoin de donner un visage à son trauma.
Cependant, même si Bruce se trompe, le film semble suggérer que cette croyance est nécessaire pour qu’il poursuive sa mission. Qu’il ait raison ou non, Batman est convaincu d’avoir attrapé le meurtrier de ses parents. Cette conviction lui permet de canaliser sa douleur, mais elle ne le libère pas, dans Batman Returns, Keaton reprend le rôle avec la même mélancolie, preuve qu’il n’a pas surmonté son deuil. La police, en adoptant le Bat-Signal, légitime son rôle, mais cela ne résout pas son conflit intérieur, il reste un marginal au service d’une société qui ne le comprend pas pleinement.
Keaton, Nicholson, et la transformation post-60
Après la série télévisée des années 60, qui avait transformé Batman et le Joker en figures kitch et comiques, Batman (1989) avait pour ambition de revenir à une tonalité plus sombre et sérieuse. Keaton, avec son intensité contenue et sa fragilité, rend Batman crédible comme un héros torturé, loin du ton cartoon de la série avec Adam West. Nicholson, de son côté, réinvente le Joker comme un maniaque meurtrier, mais conserve une touche d’humour et de théâtralité qui évite de le rendre purement nihiliste. Ensemble, ils incarnent une dualité essentielle : Batman comme une ombre disciplinée, le Joker comme une ombre déchaînée.
Keaton, avec sa performance nuancée, incarne un Bruce/Batman, dont la croisade est autant une quête de justice qu’une tentative de maîtriser sa propre ombre. Nicholson, en miroir, donne vie à un Joker qui célèbre cette ombre, révélant les failles de Gotham et de Bruce lui-même. La possible influence de Vertigo ajoute une couche d’ambiguïté, suggérant que Bruce pourrait projeter une vérité sur le Joker pour donner un sens à son traumatisme.
Quant à la question de savoir qui est le héros et qui est le méchant, Batman est un héros parce qu’il choisit de servir Gotham, même au prix de sa propre humanité, le Joker est un méchant parce qu’il choisit de détruire pour le plaisir. Pourtant, leur proximité psychologique fait de leur affrontement une tragédie autant qu’une victoire. Burton, Keaton, et Nicholson ont créé un film qui apporte une réflexion sur la psyché humaine et les masques que nous portons.
Les personnages secondaires : une présence en demi-teinte
Les scènes d’Alfred se limitent à des tâches domestiques, servir le thé ou la soupe et à un rôle d’entremetteur. Dans les comics Alfred est bien plus qu’un majordome, il est un confident, un soutien moral, et parfois même une figure paternelle qui aide Bruce à surmonter ses traumatismes. Il offre des conseils, remet en question ses choix, et joue un rôle actif dans sa croisade. Dans Batman, cette profondeur est peu présente. Ce traitement s’explique peut-être par la focalisation de Burton sur le duo Batman/Joker et l’esthétique du film, au détriment des personnages secondaires.
La reporter Vicki Vale, qui cherche à en savoir plus sur l’énigme que représente l’homme chauve-souris, apporte une touche romantique au film mais ne va pas au delà malheureusement de la figure d'une demoiselle en détresse. Le procureur Harvey Dent et le commissaire Gordon sont hélas trop peu exploités dans le film alors que dans les comics ils représentent avec Batman une trinité qui lutte contre la criminalité de Gotham, ils sont ici relégués à des rôles quasi décoratifs et n’ont aucun impact sur le cours des événement.
Une marche funèbre héroïque
Un dernier point concernant la musique du film. La musique de Danny Elfman est bien plus qu’un simple accompagnement, elle est une composante essentielle de l’identité du film. Fidèle collaborateur de Tim Burton, Elfman signe ici une partition qui non seulement amplifie l’esthétique gothique et décalée du réalisateur, mais redéfinit également l’identité musicale de Batman pour des générations. Dès les premières notes du thème principal, Elfman impose une ambiance immédiatement reconnaissable. Cette marche aux accents militaires, teintée d’une gravité presque funèbre, évoque à la fois la grandeur tragique et la détermination implacable du Chevalier Noir. Les cuivres profonds et les cordes dramatiques créent une tension qui reflète le poids du passé de Bruce Wayne, tandis que la rythmique martiale suggère une croisade solitaire contre le mal. Ce thème est entré dans l’inconscient collectif, au point de devenir synonyme de Batman dans l’imaginaire populaire, éclipsant les thèmes précédents (comme celui de la série télévisée des années 60 par Neal Hefti).
En conclusion, le Batman de 1989, porté par la vision de Tim Burton et les performances de Michael Keaton et Jack Nicholson, est une exploration profonde de la dualité, de la folie et de l’identité. Keaton incarne un Bruce Wayne torturé, étrange et vulnérable, dont la lutte pour contrôler sa «personnalité monstrueuse» de Batman révèle une humanité complexe. Nicholson, en Joker exubérant et chaotique, sert de miroir à Bruce, mettant en lumière leurs similitudes troublantes tout en soulignant leur différence cruciale : le contrôle de leur ombre. Le film interroge la frontière entre héros et méchant, utilisant une esthétique gothique et des références subtiles (comme Vertigo) pour suggérer que la croisade de Batman est autant une quête de sens personnel qu’une mission pour Gotham. Burton viendra parachever sa vision du personnage trois ans plus tard avec une version encore plus personnelle du chevalier noir.