Haha, fallait la faire celle-là ! Loin de moi l'idée de rendre hommage à l'émission de Denis Brogniart, mais force est de constater que l'émotion est bien la même. "AH !" Étonnement... Mais surtout déception. C'est donc ça Battle Royale ? Des adolescents boutonneux, préparant leur brevet, qui s'entretuent pour des histoires à l'eau de rose. Et bien dans ce cas, sortez vos copies doubles, interro surprise ! Examinons la copie de plus près et demandons nous si ce voyage au bout de l'enfer scolaire vaut vraiment les louanges qu'on lui octroie ! Mais attention, la note éliminatoire peut se parachuter à tout moment...
Dès l'ouverture, le film joue devoirs sur table. Sur les rivages tumultueux de la Toei, le Requiem de Verdi bombarde. Puis, les phrases grandiloquentes nous avertissent : les jeunes se révoltent, 15% de chômage (!), c'est la guerre des générations… Les gros sabots kubrickiens ne sont pas bien loin. Un démarrage qui, avec la subtilité d'un fusil à pompe, annonce néanmoins la couleur rouge : Battle Royale n’a aucune intention de ménager son public. Les tâches d'encre seront alors des mares de sang.
Puis, on retourne la copie et on découvre enfin le sujet. Des adolescents sont propulsés sur une île où ils doivent tous s'entretuer. Sur le papier, c’est une idée brillante ! Une mécanique narrative implacable qui se resserre sournoisement telle une faucille sur notre gorge, à mesure que les morts se décomptent et que les zones accessibles s'amoindrissent. Le développement nous promet un crescendo tendu vers une conclusion explosive !
Mais très vite, un travers se dessine. À chaque paragraphe, l’auteur s'obstine à marteler ce qu’il vient à peine de démontrer : on voit un personnage mourir, puis un texte nous le répète, avant de l'être encore une fois, via les petites annonces glacées de Kitano. Le message est constamment répété, encadré, surligné en jaune fluo. L’anaphore manque clairement de subtilité. Et cette figure de style, le film en abuse beaucoup là où il aurait pu faire preuve de plus de retenue : des plans répétés et grotesques sur le corps pendu du père, aux sourires maléfiques s'étirant sur les minois candides de jeunes filles, jusqu’aux derniers soupirs d'élèves agonisants, expirées avec l'élégance d'une poêle à frire... Il en devient évident que Battle Royale cède à l’emphase excessive, négligeant la finesse au profit de l'outrance.
Mais laissons à cette copie une seconde chance. Il faut le dire, Fukasaku n’est pas un cinéaste réaliste. Cité par Tarantino et John Woo, il fallait s'y attendre. Fukasaku est un styliste. Il aime l'effet et la mise en scène. Dès son ouverture, il fallait accepter ses hyperboles, ses métaphores pompeuses, puis ses jeux cabotins et ses décalages comiques. Après relecture, il fallait tenter un autre angle d'attaque.
Le film se construit selon une segmentation bien ficelée, une articulation de séquences virtuoses qui donne lieu à un enchaînement de morts, plus ironiques les unes que les autres : cette petite fille frêle et sans defense qui élimine toutes ses amies du phare sans le vouloir ; ces deux meilleures copines, amies pour la vie, qui finissent par s’entretuer sur la plage ; ou encore ces garçons, obsédés par l’idée de perdre leur virginité, qui finissent massacrés par la bimbo du lycée… Chaque mort devient une saynète, un petit conte noir avec sa morale implicite sur l’adolescence, qui, mises bout à bout, révèlent quelque chose de plus grand.
Mais malgré cette mise en scène frénétique et ces quelques touches de grâce, la copie nous laisse à distance. Certes, il en ressort une structure bien bâtie, à la mécanique bien huilée, mais qui ne parvient jamais à percer quelque chose de réellement profond, à toucher cette noirceur qui réside en chacun des personnages. Il survole tout, énumère ses exemples et ne creuse jamais véritablement les racines des phénomènes qu'il entreprend. Les flashbacks sont moins intégrés avec finesse que découpés à la hache dont les quelques fragments restants sont émiettés de-ci de-là sans grand intérêt. Peu à peu, la copie bien garnie se transforme en copie blanche, car le symbolisme, omniprésent et visiblement cher à l'auteur, finit par étouffer toute l’émotion au lieu de la déployer.
Notons également que le film laisse un goût assez particulier. Ce mélange étrange de style, typiquement japonais, entre une violence extrême et des codes venus tout droit d’un conte pour adolescents. Les combats, aussi violents soient-ils, sont accompagnés de musiques symphoniques, comme un orchestre de film d’aventure qui nous transporterait dans un Harry Potter ou un Indiana Jones. Cette juxtaposition crée un effet perturbant, une forme de tendresse noyée au cœur de l’horreur sanglante. Comme une douceur insidieuse qui tente d’adoucir le mal, allant jusqu'à créer une forme de relativisme moral.
Ainsi, Battle Royale est un film ambitieux, souvent jouissif mais souvent maladroit, où persiste étrangement ce parfum d’enfance. Le film, refusant de perdre toute innocence, met à la marge le cœur de son sujet. Il s'en dégage néanmoins une tendresse intéressante et difficile à décrire. Mais je me retiendrai d’aller plus loin, laissant sa suite, la deuxième copie double, à un autre examinateur. Bien que réalisée par le fils, elle semble sombrer dans un versant encore plus outrancier.
Plus que jamais, ce Battle Royale prouve qu'il est difficile de décrocher une bonne note, encore plus deux fois d'affilée.