Ereintant, complaisant, boursouflé, interminable : tels sont les qualificatifs qui me sont venus spontanément à la fin de la séance. Dans Beau is Afraid, Ari Aster ne se fixe aucune limite dans l’exploration de ses obsessions artistiques.


Le film présente le parcours semé d’embûches d’un homme avec un handicap psychique pour se rendre à l’enterrement de sa mère. Je ne vais pas raconter en détails le scénario et je vais directement livrer mon interprétation de l’histoire de Beau – celle qui m’est apparue comme une évidence.


En premier lieu, il convient de prendre en compte la fragilité psychique de Beau. Cela nous est signifié dès le prologue lorsqu’il se rend chez son psychothérapeute qui est aussi psychiatre et lui prescrit un traitement par « Zypnotycril ». Il n’est pas apporté de réponse univoque concernant son diagnostic. Quelques indices permettent toutefois d’émettre des hypothèses. Beau est aux prises avec une anxiété excessive. Il réside dans un appartement thérapeutique, spartiate, mais qu’il entretient correctement. Il ne prépare pas sa nourriture qui consiste de plats préparés. Son voisin présente manifestement un délire paranoïaque avec des hallucinations auditives. Son immeuble est situé dans un quartier laissé à l’abandon et où se retrouvent toutes sortes de déshérités de la vie. Enfin, Beau a tendance à échafauder dans son esprit des scènes qui incorporent des éléments de son quotidien pour les injecter dans des histoires anxiogènes en lesquelles il semble adhérer pendant un certain temps. J’ai pu entendre quelque part que le film représentait le monde tel que Beau se l’imaginait et donc avec toutes ses craintes qui étirent la réalité jusqu’à l’absurde. Pour la poursuite de cette interprétation, nous admettrons que Beau est atteint d’une schizophrénie.


Sur cette base, il est possible d’appliquer une analyse psychanalytique de la vie de Beau. D’après les dires de sa mère, son père serait décédé en épectase lors de sa conception. Ce récit fait par la mère la place comme une a-mante religieuse qui dévore la vie de son partenaire pour procréer. Il n’est pas bien clair si ce fait est avéré où si c’est le récit qu’elle en fait à son fils pour le terrifier. D’après Freud, les femmes ont eu une envie de pénis qui serait le pendant féminin de l’angoisse de castration. Toujours selon sa théorie, cette jalousie envers le sexe masculin serait résolue lors du coït en incorporant le sexe masculin ou en devenant le réceptacle d’un bébé. Selon le principe que tout est histoire de pénis, l’enfant que porte la mère devient symboliquement son « phallus ». L’hypothèse que semble soutenir le film est que la mère s’est débarrassée de son mari pour conserver son fils pour elle. Elle joue alors le double rôle du père et de la mère. Le récit – avéré ou inventé – de la mort du père de Beau, lui permet d’alimenter chez le jeune garçon l’angoisse de castration que le père serait supposée faire porter. La mère fait comprendre à son fils qu’il ne doit pas ressentir de désir ou d’amour pour un autre objet qu’elle, modèle du fumeux « complexe d’Œdipe ». Les souvenirs d’enfance la dépeignent comme un tyran affectif, opérant par le chantage afin de manipuler son fils. Lorsque Beau sur une croisière tente de faire preuve d’autonomie, tout s’arrange pour que la jeune fille dont il s’est épris disparaisse et qu’il ne la revoit plus pendant 30 ans. Cette omniprésence maternelle, soutenue par l’éviction du père, est le modèle de la « mère castratrice », une mère qui n’a pas accepté le processus d’individuation de son fils et qui le considère donc comme une excroissance narcissique d’elle-même et non comme une personne à part entière. Il est impossible à la mère de Beau de concevoir qu’il puisse avoir des désirs qui lui sont propres, des idées et des aspirations qui lui sont propres, ou des soucis matériels qui lui sont propres. Et en même temps, il existe une ambivalence très développée : d’un côté, elle impose à son fils de vivre dans des conditions déplorables au sein d’un appartement thérapeutique sobre au cœur d’un quartier délabré, et de l’autre elle exige de lui qu’il vienne lui rendre visite coûte que coûte lorsqu’elle en a décidé. Elle n’hésite pas en l’espace de 24 heures à maquiller son propre décès avec la mort d’une de ses domestiques afin de faire culpabiliser son fils et le mettre à l’épreuve. Il s’agit certainement du dernier degré de la perversité. On comprend à demi-mot dans le film que presque tous les personnages qui guident Beau dans le film sont de mèche avec la mère.

Finalement, toute l’existence de Beau n’est qu’une imposture principalement façonnée par sa mère. Il a été dépossédé de sa volonté, incapable de mener sa vie de manière autonome. Alors qu’elle continue de le rabaisser, il l’étrangle dans un accès de rage et cette fois-ci il « tue le père » (et la mère) pour de bon. Néanmoins ce calvaire ne s’arrête pas pour lui : alors qu’il fuit la maison de sa mère, il se retrouve une nouvelle fois envahi par la culpabilité qui lui fait vivre un procès intérieur qui s’achève sur sa propre annihilation : le suicide.


Mon ressenti vis-à-vis de tout cela.


Le premier souci que j’ai avec Beau is Afraid est le registre de comique employé et que j’ai déjà critiqué chez Bruno Dumont, notamment dans France ; c’est-à-dire cette manière de créer le comique d’abord par des situations tellement détachées du réel qu’elles ne sont pas drôles, juste absurdes, puis en infligeant avec une sorte de sadisme crescendo les pires épreuves aux personnages principal. Ce qui m’irrite c’est la méchanceté du scénariste qui fait tomber Beau de Charybde en Scylla alors que l’histoire de sa vie en fait une victime, qui n’a pas les moyens de se défendre.


Le deuxième souci concerne ce que je reprochais déjà au Babylon de Damien Chazelle : les thèmes abordés dans le film partent dans tous les sens. Il faut absolument tout montrer. C’est un mille-feuille thématique qui est censé nous impressionner par sa densité mais qui finalement laisse l’impression d’une œuvre décousue.


Il reste à saluer malgré tout une mise en scène d’une grande richesse et une palette d’acteurs convaincants. Mais, en vérité, avait-on besoin de 3 heures de film pour raconter histoire d’une mère et son fils ? La question me semble légitime.

Gwynplain
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le 19 mai 2023

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Gwynplain

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