Le thriller de Tourneur de 1948 commence de manière très habile comme un faux documentaire mettant en scène une personnalité allemande désireuse de faire l'unité du pays, mais menacée et pourchassée par des nazis dans Francfort en ruines.
Cet homme sage est protégé par sa secrétaire française (jouée par Merle Oberon) et par des voyageurs représentant avec elle les quatre nationalités des vainqueurs de la guerre : américaine (Robert Ryan), britannique, russe, et française. Leur particularité nationale respective est croquée parfois de manière caricaturale mais toujours sympathique.
L'ensemble aurait pu faire un thriller mémorable, d'autant plus marquant que la thématique est aussi une critique de la politique des alliés et notamment de la politique américaine dans l'après - guerre qui fut de couvrir avec une complaisance assumée des anciens nazis, à fin de les utiliser contre l'adversaire soviétique.
Mais la deuxième partie du film est trop naïve : la recherche par les voyageurs "alliés" de l'homme kidnappé par les conspirateurs et le comportement des nazis ne sont pas crédibles. Les deux groupes antagonistes oscillent entre amateurisme et sentimentalisme, et cela discrédite malheureusement en partie le sujet et le thriller.
Le scénariste de Berlin Express est Curt Siodmak, qui s'est exilé d'Allemagne dans les années 30 en même temps que son frère Robert Siodmak et que Billy Wilder, tous deux déjà des réalisateurs émérites là-bas avant de devenir américains.
Bravo le cinéma.
En voyant le film 75 ans après sa sortie, on est frappé par l'importance accordée dès 1948 par Tourneur et Siodmak à la pugnacité des nazis, tout de suite après leur défaite radicale de 1945, militaire et politique, une pugnacité pour surnager et reprendre du poil de la bête.
La persistance souterraine d'une sociopathie nazie dans les décombres institutionnels et physiques de l'Allemagne puis pendant sa reconstruction sera traitée dans les années 60 et 70 dans quelques films américains ou anglais, par exemple The Quiller Mémorandum, The Odessa File, Brass Target (La Cible Etoilée), tous excellents. Mais cette thématique restera très minoritaire au cinéma à coté des très nombreux films traitant de la guerre froide entre l'Occident et l'URSS. A posteriori on se rend compte que cette réalité là était méconnue.
Au cinema, elle ne sera bien documentée que plus tard, en 2014 seulement, avec Le Labyrinthe du Silence, de Giulio Ricciarelli. C'est l'histoire du procès de Francfort de 1963, préparé par l'équipe du procureur Fritz Bauer contre des criminels nazis restés des notables dans la nouvelle Allemagne.
Pourtant l'actualisation du nazisme comme un "nouvel extrémisme de droite" était bien perçu dans ces années-là en Allemagne même : elle avait été décrite dans une conférence dès 1967 par Theodor Adorno, un des philosophes de l'Ecole de Frankfort. Cet exposé oral à des étudiants autrichiens, oublié (parmi une oeuvre immense) ne fut édité qu'en 2019, 50 ans plus tard, car sa pertinence prémonitoire s'est alors imposée après la montée électorale des "populismes" partout en Europe.
(Notule de 2021 publiée en mars 2025)