Avec Bestiaire (2012), Denis Côté signe une œuvre singulière, où le silence devient langage et l’observation, une expérience presque troublante. À travers une succession de plans fixes, le cinéaste nous confronte à un monde clos : celui d’animaux enfermés dans un parc safari, mais aussi, en creux, celui des humains qui les observent — ou les exploitent. Dès les premières minutes, une tension s’installe : ici, la captivité n’est pas dénoncée frontalement, elle est montrée, patiemment, froidement, presque cliniquement. Et c’est justement cette distance apparente qui la rend encore plus dérangeante.
Ce film, que j’ai noté 8 sur 10, m’a profondément marqué par sa capacité à évoquer tant de choses en disant si peu. L’absence de commentaire, de musique ou de narration nous laisse seuls face aux regards — ceux des bêtes, ceux des visiteurs, les nôtres. Et dans cette confrontation silencieuse, une gêne surgit. Que faisons-nous là ? Que regardons-nous vraiment ? Le film ne moralise jamais, mais il force à penser. Et surtout, il force à ressentir.
La captivité devient ici le fil rouge, la trame invisible qui relie chaque plan. Les cages, les grilles, les murs, les vitres : tout encadre, tout enferme. Même les visiteurs semblent parfois piégés dans le décor. L’homme n’est plus le maître du regard, il devient lui aussi objet d’étude, réduit à un simple rouage d’un système absurde, où le vivant est exhibé, contenu, réduit au silence. Ce renversement subtil du point de vue m’a paru à la fois brillant et dérangeant.
La mise en scène renforce ce propos : les cadres sont rigides, symétriques, souvent oppressants. Le rythme, lent, impose une temporalité étrangère à notre quotidien frénétique. C’est un cinéma de la patience, mais aussi de la résistance. Il faut accepter de se laisser déranger. Certains pourront y voir une froideur ou un manque d’émotion, mais j’y ai vu, au contraire, un respect immense pour le sujet traité. Côté ne cherche pas à attendrir : il montre, et c’est suffisant.
Ce refus du spectaculaire, cette austérité presque radicale, confèrent au film une puissance rare. Bestiaire ne donne pas de leçons. Il propose un espace mental, un terrain de réflexion. Et dans ce silence, dans cette immobilité, une parole se forme : celle des corps enfermés, celle des vies regardées mais jamais entendues.
En conclusion, Bestiaire est un film nécessaire. Un geste de cinéma à la fois éthique et esthétique. Il ne plaira pas à tous, mais il mérite d’être vu, ressenti, digéré. Parce qu’il nous confronte à ce que nous préférons souvent ignorer : le spectacle tranquille de la captivité, et notre place silencieuse dans ce théâtre de verre et de barreaux.