On parle souvent de Birdman comme du film tourné en un seul plan-séquence. C'est faux, et c'est précisément ce qui le rend intéressant. Ce qu'Iñárritu et Lubezki construisent, c'est l'illusion d'un continuum, un faux plan-séquence par raccords dissimulés, dans la lignée directe de La Corde d'Hitchcock, mais étiré sur près de deux heures.
Les coupes existent, partout : un panoramique qui s'accélère sur un mur sombre, un dos qui obstrue le cadre, un fondu de jour à nuit, un travelling qui s'engouffre dans un couloir. Lubezki a parlé de prises allant de quelques secondes à une quinzaine de minutes, recousues par un travail de raccord obsessionnel. Le résultat n'est pas un exploit de durée, c'est un exploit de chorégraphie. Chaque déplacement d'acteur, chaque mouvement de Steadicam, chaque éclairage est calé au cadre près sur le suivant.
La fonction narrative est évidente une fois qu'on l'a vue : enfermer Riggan Thomson dans le théâtre comme dans sa tête. Pas de coupe, pas de respiration, pas de cette pause mentale que le montage classique accorde au spectateur. On reste collé à son ego en fuite, à son angoisse, à cette voix off qui l'humilie. Le procédé n'est pas un décor, il est le sujet du film.
*La rupture stylistique est nette dans la filmographie d'Iñárritu, lui qui venait du montage haché d'Amores Perros et de 21 Grams. Avec Lubezki, déjà rodé à la longue durée par Children of Men et Gravity, il opère un virage radical, qui s'étendra dans The Revenant.
Le plan existe, il porte le film, il justifie sa propre démonstration. Reste qu'à force de tenir le spectateur sous tension, le procédé finit par phagocyter ce qu'il était censé révéler : Keaton est extraordinaire, mais on le regarde parfois performer dans un dispositif plus qu'habiter un personnage. C'est la limite assumée du tour de force.
J'en parle plus en détail sur mon site : https://www.plan-sequences.com/categories-de-plans-sequences/birdman