Le film qui vole dans les plumes d'Hollywood

Par Tyler.

Après avoir connu la gloire hollywoodienne en incarnant le super-héros Birdman, Riggan Thomson souhaite acquérir une nouvelle légitimité artistique. En montant une pièce de théâtre à Broadway, il espère pouvoir renouer avec le triomphe et inscrire son nom parmi les plus grands. Durant les trois jours qui précèdent le lancement de la pièce, Riggan va devoir tout affronter. Arrivera-t-il à renouer avec le succès ? Va-t-il avoir les épaules pour gérer une bande d’acteurs tous plus névrosés les uns que les autres ? Réussira-t-il à être remémoré pour un autre rôle que Birdman ?

Nombreuses sont les raisons qui incitent à visionner Birdman. Neuf nominations aux Oscars (première place partagée avec le magnifique Grand Budapest Hotel de Wes Anderson) et pas les moindres. Pour n’en citer que la moitié : meilleur film, meilleur réalisateur (Alejandro González Iñárritu), meilleur acteur (Michael Keaton), meilleur acteur et meilleur actrice dans un second rôle (Edward Norton et Emma Stone). Mais ce n’est pas tout ! Avec un casting cinq étoiles, on peut s’imaginer que les producteurs ont dû mettre la main au portefeuille pour le film. Bien au contraire, le budget total du film s'élève seulement à 18 millions de dollars ! En effet, la plupart des acteurs ainsi que le réalisateur ont travaillé quasiment gratuitement, c’est dire l’importance qu’avait le projet à leurs yeux ! Et le pari a payé, outre les multiples nominations aux Oscars 2015, Birdman a généré depuis sa sortie américaine (le 17 octobre 2014) plus de 60 millions de dollars alors qu’il commence seulement à sortir dans les autres pays. Sorti le 22 janvier au Danemark, votre envoyé spécial Tyler a donc eu la chance de le voir bien avant la date de sortie prévue dans l’hexagone, à savoir le 25 février.


Une ambiance particulière ressort du visionnage de Birdman. Le film est emmené par une musique agréable et prenante. Bien plus qu’une musique de fond, celle-ci est pleine d’ampleur et est par moment quasi omniprésente, avec notamment une utilisation intense des percussions (Andrew Neyman de Whiplash se serait-il caché dans les coulisses ?). Ce dernier aspect n’est pas sans rappeler les spectacles de cirque, où les percussions sont utilisées pour indiquer au public quand il doit stresser pour les artistes. Et cette impression n’est certainement pas due au hasard. En nous dévoilant les coulisses du théâtre, Iñárritu nous montre que la vie d’acteur est un vaste cirque, faisant alors écho à la célèbre citation de William Shakespeare « Le monde entier est un théâtre, Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs.» Eh oui, un théâtre, pas un cactus : prends-ça Jacques Dutronc !


Comme la musique, la réalisation est originale, artistique et sert le propos du film. Outre la poésie de sa mise en scène et la singularité de son générique (reprenant la charte graphique de l’affiche), Birdman se distingue avant tout par son montage : un unique plan-séquence de deux heures. Utilisé pour la première fois par Alfred Hitchcock dans son long-métrage La Corde, le plan-séquence consiste à donner l’impression que le film a été filmé d’une seule traite, sans interruption ni transition. Au gré de leurs rencontres et altercations, nous pourrons ainsi suivre les personnages dans les coulisses du théâtre. Ne laissant aucun temps mort, l’utilisation de cette technique va par ailleurs renforcer l’impression que le spectateur est effectivement en train d’assister à une pièce de théâtre.


Birdman présente un casting de rêve mêlant l’expérience de Michael Keaton et d’Edward Norton, la fraicheur d’Emma Stone et l’étonnante présence d’un Zach Galifianakis amaigri et quasiment méconnaissable dans un rôle de composition. Impossible de ne pas souligner la formidable présence de Michael Keaton, dont l’interprétation de Riggan Thomson est incroyable de sincérité. Et ce n'est pas étonnant, tant la trajectoire de Riggan Thomson ressemble étrangement à celle de Michael Keaton : une belle mise en abyme de sa carrière. Si ce dernier crève l’écran, les seconds rôles ne sont pas en reste avec notamment une performance bluffante d’Edward Norton jouant un acteur prodige mais ingérable. Habitué à endosser des rôles de personnages aux multiples facettes (Peur Primale, Fight Club), il incarne ici Mike Shiner et nous montre, pour notre plus grand plaisir, toute l’étendue de son immense talent. A propos de talent justement, c’est celui de Zach Galifiniakis que l'on découvre dans ce film. Il nous avait déjà montré, avec son rôle d’Alan dans Very Bad Trip, que son potentiel comique était indéniable. Avec Birdman, celui-ci dévoile une corde de plus à son arc en interprétant avec authenticité Brandon, avocat, meilleur ami et ange gardien de Riggan. Emma Stone se fera également remarquer, insufflant toute l’émotion qui la caractérise dans son personnage de Sam, fille unique de Riggan.


Quand vous visionnerez Birdman, une question trottera certainement dans votre tête : ce film est-il réaliste ou fantastique ? Une chose est sûre, c’est que les relations entre les personnages, elles, sont réalistes. Ceux-ci se rencontreront régulièrement seul à seul et nous pourrons suivre l’évolution de leurs relations à travers leurs dialogues et interactions. Affrontement et séduction, admiration et mépris, amour et haine : les sentiments, exacerbés par le microcosme des coulisses du théâtre, sont d’un réalisme sans faille.


Outre les relations humaines dans ce cadre bien particulier, de nombreux thèmes sont récurrents dans Birman : la condition du métier d’acteur, la fixation d’Hollywood sur les super-héros, l’abus de pouvoir des auteurs de critiques, le besoin de reconnaissance et de légitimité et le déchirement du personnage principal. En mettant en scène des acteurs névrosés en crise de conscience permanente, Iñárritu nous montre la fragilité de ces êtres que nous admirons. Il en profite d’ailleurs pour charger les films de super-héros, n’en déplaise à Captain ! L’équipe du film a été interviewée par nos confrères américains de Deadline (voir l’interview ici), déclarant être attristée par la fixation d’Hollywood sur ce type de films. Selon le réalisateur, il devient difficile de proposer à des producteurs un film « de niche », quand les blockbusters rapportent jusqu’à dix fois plus d’argent. Cet état d’esprit du réalisateur est d’ailleurs retransmis dans la deuxième personnalité de Riggan : Birdman. Celui-ci essaie de pousser l’acteur à abandonner le théâtre pour tourner dans un nouveau blockbuster : « Give them another blockbuster ! (…) They love action, they love the shit, not that talking depressing philosophical bullshit. » (Donne-leur un nouveau blockbuster ! (…) Ils aiment l’action, ils aiment la merde, pas tes foutaises déprimantes et philosophiques pleines de blabla. »). Bien que cela soit une coïncidence selon l'équipe du film, notons tout de même que les acteurs principaux ont tous joué dans des films de super-héros : Batman pour Michael Keaton, Hulk pour Edward Norton et The Amazing Spiderman pour Emma Stone ! Birdman tire dans tous les sens et les critiques en prennent aussi pour leur grade (mais pas l'Agence Touriste, rassurez-vous !) Ainsi, Iñárritu met en scène Tabitha (Lindsay Duncan), une abjecte critique de théâtre pour le New York Times. Ne voulant pas voir au-delà du passé d’acteur de blockbuster de Riggan, celle-ci jure de lui écrire une critique si mauvaise que sa pièce sera un véritable fiasco.


Un thème en particulier est profondément ancré dans le film : la quête de reconnaissance et de légitimité et sa place si importante dans nos vies et dans celle de Riggan. Celui-ci a peur de ne pas compter, de ne pas être remémoré à sa mort. Il semble d’ailleurs préoccupé par son vieillissement, se touchant sans cesse ses cheveux qui se raréfient. Sa pièce de théâtre représente pour lui un des derniers chemins qui peuvent le mener à une gloire après laquelle il court. Cependant, sa double personnalité ne l’entend pas de cette oreille. Birdman se fiche d’être reconnu comme un grand artiste, méprise le théâtre et se moque de l’avis du New York Times. Ce qu’il veut, c’est que son cri soit entendu par des millions de spectateurs. Riggan est alors montré comme un personnage déchiré entre deux volontés contraires : argent facile et reconnaissance du vaste public contre envie d’être remémoré et besoin de légitimité en tant qu’artiste. Blockbuster vs. théâtre d’auteur.


Birdman est un film sur le métier d’acteur, mais comporte aussi des morales que l’on peut utiliser pour soi. Celui-ci nous rappelle que notre ego et notre besoin de reconnaissance exacerbé n’est rien à l’échelle de l’humanité et de la planète. Il est toujours bon de s’en souvenir. Mais dans la manière, ce n’est pas forcément toujours très subtil dans le film, tant on nous rabat ce message de manière sans équivoque et presque grossière. Et malheureusement, ce n’est pas le seul défaut du film. Birdman soulève de nombreuses questions mais ne propose aucune piste de solution. Par exemple, celui-ci critique de manière acerbe le métier d’acteur et les deux extrêmes de celui-ci, mais ne propose aucune possibilité de rédemption. Et que dire de cette fin ? Si le film nous propose plusieurs interprétations, contrairement à un film de Christopher Nolan par exemple, il ne nous donne pas assez d’éléments pour comprendre les différentes interprétations et solutions, ce qui est bien dommage. Soulevant des problèmes sans proposer de solutions, Birdman laisse une impression globale triste, en nous montrant des situations sans issues.


Justesse dans le montage, dans la bande originale, dans le jeu d’acteur et dans l’ambiance, Birdman a tout d’un très grand film, ce qui n’a pas échappé à l’Académie des Oscars. Alejandro González Iñárritu vous emmènera dans son monde et vous fera découvrir comme si vous y étiez les coulisses d’un théâtre de Broadway. Brillamment interprété par Michael Keaton, le personnage de Riggan Thomson nous fait réfléchir sur nous-même et sur la place de notre ego. Bien que ses défauts assombrissent un peu l’œuvre, Birdman est un très grand cru de cet hiver cinématographique.
AgenceTouriste
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste AgenceAwards 2015

Créée

le 5 févr. 2015

Critique lue 588 fois

AgenceTouriste

Écrit par

Critique lue 588 fois

2

D'autres avis sur Birdman

Birdman

Birdman

7

JimBo_Lebowski

453 critiques

Rise Like a Phoenix

Iñárritu est sans aucun doute un réalisateur de talent, il suffit de jeter un œil à sa filmographie, selon moi il n’a jamais fait de mauvais film, de "Babel" à "Biutiful" on passe de l’excellence au...

le 12 févr. 2015

Birdman

Birdman

5

Morrinson

2172 critiques

Batman, évidemment

"Birdman", le film sur cet acteur en pleine rédemption à Broadway, des années après la gloire du super-héros qu'il incarnait, n'est pas si mal. Il ose, il expérimente, il questionne, pas toujours...

le 10 janv. 2015

Birdman

Birdman

4

Sergent_Pepper

3171 critiques

Opening fight.

La promotion de Birdman était une double fausse piste. La bande-annonce se concentre avant tout sur les fantasmes blockbusteriens du personnage principal, qui n’occupent finalement qu’une portion...

le 6 févr. 2015

Du même critique

Dumb & Dumber De

Dumb & Dumber De

9

AgenceTouriste

83 critiques

Quel est le deuxième bruit le plus chiant du monde ?

Par Mister T Depuis toujours, je suis un grand fan de Jim Carrey. Et je suis surtout un grand fan de Dumb et Dumber. Ce film est une merveille. Enfin, il est surtout complètement con mais c'est ce...

le 18 déc. 2014

Prédestination

Prédestination

8

AgenceTouriste

83 critiques

Directement en DVD, Prédestiné à être un navet?

Par OhCaptainMyCaptain. « Ne faites jamais hier ce qui devrait être fait demain. Si vous réussissez, ne réessayez jamais. » Le principe évoqué dans le film a sûrement été adapté par votre rédacteur,...

le 20 janv. 2015

Interstellar

Interstellar

10

AgenceTouriste

83 critiques

"Loi de Newton: l'homme ne peut aller nulle part sans lâcher quelque chose"

Par OhCaptainMyCaptain. "L'homme est né sur Terre, rien ne l'oblige à y mourir" Et c'est à OhCaptainMyCaptain que la lourde charge de vous présenter Interstellar a été confiée. Lourde tâche comme...

le 7 nov. 2014