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le 12 févr. 2015
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Iñárritu est sans aucun doute un réalisateur de talent, il suffit de jeter un œil à sa filmographie, selon moi il n’a jamais fait de mauvais film, de "Babel" à "Biutiful" on passe de l’excellence au...
[Au deuxième visionnage, j'ai été moins emballé que la première fois. Un clair manque de fond m'a davantage frappé, ou du moins ai-je été plus attentif au scénario. La grande qualité du film vient de sa capacité à étirer une matière molle et courte en un long-métrage de presque deux heures ; son défaut principal saute alors aux yeux : l'enrobage d'une histoire sans grand intérêt et assez nombriliste dans une technique irréprochable et qui, malgré tout, sert le propos du film. Derrière un fond peu développé, je persiste néanmoins à trouver dans Birdman des thématiques intéressantes, appuyées par la mise en scène, ce sur quoi insistait la critique que j'avais d'abord rédigée et qui suit].
Dans quoi s'est aventuré Alejandro Gonzalez Iñárritu ? Une comédie ? Serait-ce possible ? Après le pesant et sûrement trop lourd à porter "Biutiful", le voici en train de gravir une montagne, de faire étalage de son ego tout autant qu'il en questionne la résonance, de créer une mise en abîme agrémentée - mais cela n'a rien d'un agrément - d'un parti pris de mise en scène qui dispute à "La corde", "Snake Eyes", "Les fils de l'homme" et tant d'autres références le tour de force du plan-séquence.
La première chose dont il faut parler ici, c'est bien ce "faux" plan-séquence, omniprésent dans les critiques et commentaire, à juste titre par ailleurs. Tout comme d'illustres prédécesseurs, Iñárritu et l'exquis directeur de la photographie Emmanuel Lubezki ont fait le choix de filmer cette histoire d'un acteur en quête de légitimité artistique dans le monde de Broadway sous la forme d'un seul et unique plan-séquence, encadré d'une introduction et d'une conclusion montées (bien que cette dernière reprenne in fine la logique de la narration continue après le retour au montage). Passés la virtuosité, le travail ébouriffant et impressionnant en amont que l'on peine à imaginer (précision du scénario, inventivité des dialogues, décors, répétitions, mises au point, éclairage, lumière, rythme...), c'est la cohérence d'un tel choix artistique qui fait sens. Le personnage principal, Riggan Thomson, se débat avec la voix de Birdman, son ancien alter-ego qu'il incarnait dans les films éponymes avant de raccrocher : le super-héros lui parle, l'entraîne dans l'imaginaire récurrent du blockbuster où il ne veut plus rester cantonné, car l'art, pour lui, c'est la pièce de Raymond Carver qu'il veut mettre en scène à Broadway. On le suit donc, cet acteur en quête de légitimité et de satisfaction personnelle, pris dans le jeu de son dialogue avec ce Birdman qu'il incarnait autrefois et qui semble vivre en lui ; avec lui, les barrières entre le réel et l'imaginaire n'existent plus, elles se confondent et la transgression est continue : tantôt Riggan est dans les coulisses du théâtre, tantôt il est dans le monde que Birdman lui offre, sans qu'il se rende compte d'un écart entre les deux. Or, quelle est la fonction du plan-séquence, au cinéma, si ce n'est celle de figurer l'absence de frontière, la linéarité, la continuité ? La caméra dans "Birdman", qui suit Riggan comme elle suit les autres mais toujours du point de vue de cet acteur à la recherche du come-back, c'est lui, c'est ce mélange permanent entre la réalité de la pièce à monter et des rechutes dans l'univers du super-héros et de la reconnaissance. Aussi, non seulement il faut applaudir la qualité intrinsèque du plan-séquence du film, en réalité composé de plusieurs plans et qui, d'ailleurs, ne forme pas une unité de temps - prodigieuse idée que de créer des flash-back et flash-forward à l'intérieur même d'un plan-séquence ! -, mais il est également impératif de se saisir du sens que l'on peut y trouver. Il est évidemment impossible de savoir quel était le but d'Iñárritu, mais le jeu qui consiste à le chercher est passionnant, et telle est l'interprétation que j'en fais : ce choix de mise en scène figure, techniquement, l'idée d'un perpétuel basculement entre réel et imaginaire de manière fluide et continue.
Grâce à cette mise en scène, "Birdman" touche à l'excellence artistique et technique. Mais que dire à présent de son sujet ? Mise en abîme pour Michael Keaton qui trouve ici, sans nul doute, le rôle le plus abouti de sa carrière, "Birdman" est-il un film nombriliste sur le monde de l'art new-yorkais ? Une réflexion sur la création ? Un réquisitoire contre les blockbusters et une glorification de "l'auteurisme" ? Comment, en fait, prétendre faire le tour d'un film qui embrasse autant de thématiques, de la création artistique au regard du public, de la critique à l'ego du créateur, de la vérité et de l'illusion ? Le personnage interprété par Edward Norton prétend qu'il n'est vrai que sur scène et que c'est le reste du temps qu'il joue ; Riggan pense pouvoir être quelqu'un uniquement en s'insérant dans le monde de l'art élitiste où le public, comme le dit sa fille, n'est composé que de Blancs qui viennent se complaire et se montrer avant de regarder ce spectacle qu'on leur offre. Tout n'est qu'artifice et c'est finalement la légèreté qui l'emporte, à la fin ; cette légèreté qui marque le film, d'autant plus extraordinaire que la comédie requiert du rythme et que le plan-séquence (on y revient) prive le monteur du cut, cet instrument du tempo facilitateur de dynamisme.
Dans "Birdman", j'ai vu une douce-amère mise en scène d'un homme emprisonné dans un rôle qu'on lui a forgé plus qu'il ne l'a forgé et qui essaie de se reconstruire dans un monde qu'il croit être plus légitime et dans lequel on trouverait l'Art, mais qui n'est en réalité qu'un artifice de plus. Le parcours de Riggan consiste en une découverte progressive de la futilité de ces deux univers et il serait alors étrange de croire qu'Iñárritu dénonce les films de super-héros pour les masses au profit des pièces de théâtre de Broadway et, plus généralement, le "cinéma indépendant". Au contraire, son film met en scène les va-et-vient du personnage principal et le parcours initiatique d'un vieil acteur conscient, à la fin du chemin que nous avons emprunté à ses côtés, que la légèreté est une forme de salut face à ces deux impostures qu'il a connues, Birdman d'un côté, sa pièce de Carver de l'autre. Sur le gigantesque théâtre où il se représente, il ne trouve un peu de vérité que dans l'acte final.
Enfin, pas tout à fait final, et là se trouve ma principale réticence. Le film aurait pu se clôturer sur le retour des plans montés, ces méduses mangées par des oiseaux, où le symbole revient au galop et nous explique qu'en définitive, Riggan est parvenu à surmonter les contradictions et, face à ces étranges bêtes qui l'avaient empêché de se suicider une fois, à dépasser ce passé. Bref, qu'il s'en est sorti. Et là, sorti de nulle part, Iñárritu replace cinq minutes de plan-séquence, comme s'il ne voulait pas terminer, comme s'il aimait tellement son effet qu'il en rajoutait un petit peu. Cette fin est maîtrisée mais elle n'apporte plus rien par rapport aux plans montés qui l'ont précédée et qui parachevaient parfaitement l'ensemble du propos. Là, on ne sait guère ce qu'est ce dernier plan, ce que veut dire le regard de sa fille, qui l'on voit, etc. En dire davantage reviendrait à priver celles et ceux qui n'ont pas vu le film de la surprise du visionnage ; aussi faut-il se contenter de s'interroger sur ces cinq dernières minutes qui, à mon sens, sortent du cadre du film. Un film d'une cohérence, d'une maîtrise et d'une beauté plastique rares, qu'on aurait tort de manquer.
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Créée
le 8 mars 2015
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