Derrière l'apparence d'une formule creuse et passe-partout dont le monde du business raffole, la conduite du changement recouvre une réalité : dans un environnement concurrentiel en constante évolution, il est nécessaire d'initier puis de piloter l'innovation tout en accompagnant les acteurs de ce changement afin de le leur faire accepter.
"Pardon mais... pourquoi tu nous parles de management là ?"
Bien sûr, il n'est pas question de disserter du concept en soi ni de sa pertinence toute relative, mais de comprendre son rapport avec le film. D'ailleurs oui, pourquoi diable parlé-je de conduite du changement ? La réponse est à chercher du côté de Michael Keaton et du personnage qu'il incarne, Riggan Thomson.
Riggan Thomson est un acteur obsolète, délaissé par l'industrie du cinéma et souffrant de l'étiquette de super héros qui lui colle à la peau 20 ans après son interprétation de Birdman. Dès lors, il aura pour obsession de quitter son statut de "célébrité" (que tout le monde se fait une joie de lui rappeler ironiquement) et d'accéder à celui de véritable "acteur" en se produisant à Broadway.
On comprend vite qu'il s'agit d'une mise en abîme. En effet, Michael Keaton a incarné le Batman sauce Tim Burton à deux reprises et a refusé de l'incarner une troisième fois; à une itération près, l'on se trouve donc dans la même situation avec Birdman : trois fois couronné de succès, Riggan refusa le rôle une quatrième fois, se condamnant ainsi à l'oubli mais aussi et surtout à vivre des délires éveillés accompagnés de troubles narcissiques aigus où le personnage de Birdman lui parle et le conforte dans son nombrilisme et son génie incompris (et je termine cette phrase Bernard-Henry Lévy-esque bien trop longue ici. D'ailleurs, c'est drôle mais je parlais de narcissisme justement. Coïncidence ? Je ne crois pas).
"Ok c'est bien beau tout ça mais concrètement : quid du rapport avec la conduite du changement ?"
Cette acception managériale, très simple, veut que les acteurs subissant le changement passent successivement par les quatre phases suivantes : 1. le déni et la colère, 2. la négociation puis la dépression, 3. (oh miracle) l'acceptation et l'exploration, et enfin 4. l'adhésion et l'engagement.
Le rapport avec le film donc...
Eh bien là aussi c'est très simple : Riggan Thomson respecte scrupuleusement cette succession de phases dans le film. Et très probablement que Michael Keaton lui-même en a également fait l'expérience dans sa propre vie. Ce serait d'ailleurs intéressant si tel était le cas puisqu'il jouerait alors peut-être le rôle de sa vie (dans tous les sens du terme). Oui, parce que même si les Batman de Tim Burton avaient de la gueule, il faut avouer qu'on ne faisait pas non plus dans l'extraordinaire, surtout quand on les compare à la plupart de ses autres films. Avec Birdman, on n'y est peut-être et même sûrement pas, mais on s'en rapproche; du moins Michael Keaton n'en a-t-il jamais été aussi proche.
Ceci étant dit, Birdman est le sixième film d'Alejandro González Iñárritu, l'homme derrière Babel et 21 Grammes (deux très bons films d'ailleurs). La particularité de Birdman dans la filmographie du réalisateur, c'est qu'il s'agit d'un film composé presque exclusivement d'un unique plan séquence dans lequel la caméra arpente les coulisses et abords du théâtre. Au détour d'un couloir, l'on va croiser Edward Norton complimentant Emma Stone sur son cul d'enfer, suivre Keaton dans ses doutes et ses angoisses, rencontrer son ex-femme et son producteur (incarné par Zach Galifianakis, étonnant de justesse).
Quelques jours après avoir vu le film, je suis perplexe car envahi de deux sentiments distincts : d'un côté, je peine à me remémorer tous les événements quand, d'un autre côté, je sens qu'il y a eu un avant et un après Birdman. Et je pense que cela vient en grande partie de ce qui fait autant sa force que sa faiblesse : son originalité. La réalisation en plan séquence, la concordance troublante du sujet et du personnage principal avec son interprète, les quelques éléments atypiques et souvent drôles (par exemple, la musique ambiance suspens jouée à la batterie, avec le batteur qui apparaît à deux reprises dans le film)... Tout ceci fait que l'on s'attache davantage à la forme qu'au fond. Et c'est bien dommage car aussi belle que soit la forme, elle ne devrait pas à ce point prendre le pas sur le reste.
Toujours est-il qu'il s'agit d'un objet cinématographique intéressant et même plutôt marquant, mais qui ne peut à mon sens prétendre au statut de chef-d'oeuvre puisqu'il lui manque ce petit (gros) quelque chose en plus.
Désolé Michael, ce sera pour une prochaine fois !