Le réalisateur en parle comme d’un film « d’anticipation ». Dans ce film rafraîchissant où l’occident est absent, gommé, une jeune ivoirienne, Aya, échappe à son destin et part en Chine se livrer à sa passion pour le thé. On la voit très à l’aise dans la culture et la langue chinoise, à Guangzhou (Canton) dans un quartier africain où se sont ouverts des commerces africains (on y voit surtout un coiffeur). Avec les couleurs (douceurs des lumières), le rythme (pondéré), l’exquise politesse des relations, la danse entre amis et l’empathie entre les divers personnages, Sissako nous invite à un autre mode de relations entre des peuples, loin de la brutalité et du rejet. J’ai lu certaines critiques qui reprochent au réalisateur de ne pas « dénoncer » ceci ou cela par rapport à la Chine, de ne pas être assez politique. Mais moi je trouve ça génial car justement il n’est pas un donneur de leçon européen. Son cinéma est éminemment politique, il l’a montré à répétitions, notamment l’extra film du procès de la Banque mondiale dans la cour d’une maison à Bamako (autre film d’anticipation). Là encore, à travers ce conte amoureux pacifique, il dévoile son optimisme, sa foi dans la conscience des peuples qui ne sont pas dupes des dirigeants du monde, son espérance que l’Afrique se dresse et s’émancipe, tout comme Aya. Il rétablit les tractations commerciales dans les marchés de Guangzhou, sur le mode ancestral, alors qu’elles sont en train de disparaître au profit de la globalisation. Certes, l’histoire d’amour est un peu lente et Sissako nous taquine en ne jetant pas les amants sur un lit en train de s’arracher furieusement leurs vêtements, déjouant notre attente de ces gestes érotiques devenus si banals. La passion commune d’Aya et de Cai pour le thé et ses parfums subtils nous entraîne sur un chemin poétique surprenant, et c chouette d’être surpris. Merci, Sissako!