Pourquoi cet échec était presque inévitable

Le film doit d’abord être replacé dans son contexte historique. À la fin des années 1990, Research In Motion (RIM) incarne parfaitement l’archétype de la startup technique : des ingénieurs passionnés, une culture du travail intense, et une innovation pragmatique plutôt que séduisante. À cette époque, Apple est en difficulté et tente de survivre en rachetant NeXT. Le monde des startups n’a alors rien de glamour : il est austère, expérimental, et profondément technique — à l’opposé de l’image que l’industrie projette aujourd’hui.


C’est précisément ce que le film restitue. Il adopte un point de vue frontal, presque documentaire, centré sur la réalité des affaires. Loin des récits hagiographiques autour de Steve Jobs ou de la froide stylisation de The Social Network, il s’intéresse à la matérialité du travail dans l’industrie technologique. RIM n’a jamais été un Xerox PARC ni un DeepMind : son génie relevait davantage de l’exécution que de la recherche fondamentale.


Le portrait de l’équipe dirigeante est, à cet égard, particulièrement éclairant. Par euphémisme, elle apparaît peu préparée aux exigences de la gestion d’entreprise à grande échelle. La mise en scène emprunte parfois au Loup de Wall Street, mais le dirigeant qui prend les rênes agit, lui, en véritable CEO : il structure, professionnalise, et tente d’imposer une discipline qui faisait défaut. Car le BlackBerry n’est pas un gadget grand public : il est conçu pour le monde professionnel, avec des exigences spécifiques.


Le film montre également avec justesse une époque révolue : celle des présentations produits d’avant l’ère des keynotes millimétrées et diffusées mondialement. Rien n’y est standardisé, tout repose sur l’improvisation, l’ingénierie et l’urgence.


Au cœur de la proposition de valeur de BlackBerry se trouve un élément central : le chiffrement. Dans un environnement B2B, cette dimension est stratégique. RIM s’adresse exclusivement aux entreprises, construisant un écosystème fermé et sécurisé. Mais cette spécialisation devient aussi une limite.


Car l’histoire de RIM est aussi celle d’erreurs stratégiques classiques. Comme Silicon Graphics avec Cray, Intel avec Itanium, ou encore 3Com avec Palm, l’entreprise rate des bifurcations technologiques majeures. Trop focalisée sur son marché captif et sur des logiques internes parfois bureaucratiques, elle ne perçoit pas à temps l’émergence d’un nouveau paradigme.


L’arrivée de l’iPhone en 2007 marque ainsi un tournant décisif. Plus qu’un simple produit, Apple redéfinit les usages et détruit le modèle fermé de BlackBerry en ouvrant le marché au grand public. Là où RIM tente de construire un « mode de vie » professionnel, Apple impose une vision universelle, au prix d’un abandon partiel de sa clientèle historique.


Enfin, le film met en lumière un autre facteur clé : le manque de discipline interne. Tant que l’entreprise est en phase d’exploration, ce désordre peut être toléré. Mais dès lors qu’elle sert des clients et génère des revenus, l’exigence change. Une entreprise doit alors concilier innovation, rigueur opérationnelle et responsabilité économique — un équilibre que RIM n’a jamais totalement maîtrisé.


Comme Atari ou Commodore avant elle, RIM échoue à faire évoluer ses produits face à une rupture technologique majeure. Et même si l’on peut débattre des qualités intrinsèques de l’iPhone, son impact est indéniable : il a transformé un marché de niche en marché de masse, condamnant de facto le modèle sur lequel BlackBerry s’était construit.



darklinux
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le 12 juin 2026

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