Il existe des échecs qu'on peut absoudre. Des maladresses sincères, des tentatives imparfaites qui laissent malgré tout entrevoir une étincelle d'humanité. Blanche-Neige (2025) n'appartient pas à cette catégorie. Ce n'est pas un film raté, c'est un film inexistant : une contrefaçon cynique, un emballage clinquant autour du néant, une opération commerciale déguisée en œuvre d'art qui ne trompe personne et ne cherche même plus à le faire. L'erreur fondamentale n'est pas dans son ratage, elle est dans son absence totale de nécessité. Personne n'attendait ce film. Personne n'en avait besoin. Et le film, visiblement, le sait.
Le véritable enchantement est resté figé en 1937. Ce qui lui a succédé ne mérite pas d'hériter de son nom.
Un casting fantomatique
Dès les premières minutes, le vide s'installe. Rachel Zegler traverse le film avec le sourire mécanique d'une influenceuse en service commandé, sans jamais décider si son personnage est naïf ou calculateur, fort ou fragile, lucide ou simplement porté par un scénario qui n'en a rien à faire. Aucune identité ne se dégage, seulement l'ombre d'un rôle que personne n'a pris la peine de construire. Sa Blanche-Neige est une héroïne modernisée à marche forcée, affublée d'une détermination artificielle qui ressemble moins à de la conviction qu'à une note de production collée sur le miroir de sa loge.
Gal Gadot, de son côté, joue la Reine comme si elle avait décidé de compenser l'absence de mise en scène par le volume de ses grimaces. La figure de majesté glaciale du film original se transforme ici en antagoniste de série B, dont les motivations changent à chaque scène selon les besoins d'un récit qui ne sait pas où il va. Pouvoir, beauté, reconnaissance : chaque séquence réinvente ses obsessions sans jamais les approfondir. La Reine n'est pas menaçante. Elle est fatigante.
Quant au prince, il n'existe tout simplement pas. À sa place : un bandit sans relief, copie affadie de Flynn Rider, qui surgit sans contexte, vole quelques objets, affecte une posture de mauvais garçon inoffensif, puis tombe amoureux de Blanche-Neige sans que le film ne daigne fournir la moindre justification. Sa présence n'apporte aucune dynamique, aucune tension, aucune émotion. Il est là parce que le conte l'exige. Le baiser final n'exprime rien d'autre que les impératifs d'un script sous contrat.
Un scénario sans boussole
Un remake peut trahir son modèle, pourvu qu'une vision authentique le guide. Rien de tel ici. Le film hésite constamment entre hommage, modernisation, commentaire social et réinterprétation féministe, sans jamais choisir, sans jamais assumer. Le résultat est un récit qui avance en crabe, contredisant à chaque scène ce qu'il vient d'affirmer.
La Reine veut la mort de Blanche-Neige, mais pour quelle raison exactement ? Beauté menacée, rivalité politique, nécessité dramaturgique : le film reformule l'enjeu selon les besoins du moment, comme un élève qui invente ses réponses au fur et à mesure de l'interrogation. Une séquence illustre à elle seule l'ampleur du désastre : les gardes renoncent à exécuter Blanche-Neige parce qu'elle se souvient de leurs prénoms. Cette contorsion narrative, digne d'un premier jet non relu, dit tout de la superficialité d'un scénario qui confond sympathie et dramaturgie.
La trajectoire du personnage principal est tout aussi erratique. Blanche-Neige oscille entre enfant naïve et guerrière improvisée sans que le film ne trace la moindre progression psychologique. Elle ne se transforme pas : elle subit les caprices d'un récit incapable de décider ce qu'il veut raconter.
Les nains, eux, achèvent le tableau. Leur singularité, qui était le cœur battant du film de 1937, a été remplacée par des silhouettes numériques figées, sans expression, sans rythme, sans vie. On pense aux expérimentations ratées de motion capture du début des années 2000. Sauf qu'ici, vingt ans ont passé, et le résultat est pire. Ces fantômes pixelisés brisent toute illusion de réel et achèvent de transformer le film en vitrine de cire.
Un progressisme de façade
Le film veut être moderne. Il ne l'est pas. Blanche-Neige dispense quelques conseils domestiques, et le scénario coche la case du discours féministe. Mais sa conclusion contredit frontalement cette posture : l'héroïne reste définie par sa relation à un homme, ou plutôt à un bandit opportuniste qui intervient pour accomplir un sauvetage dénué de sens. Le message progressiste, réduit à quelques artifices discursifs, se dissout dans une contradiction embarrassante. Ce n'est pas de la modernité, c'est du maquillage idéologique appliqué sur une structure narrative qui n'a pas bougé d'un millimètre.
Une esthétique morte
La direction artistique atteint des sommets d'indigence rarement observés dans une production de cette envergure. La colorimétrie saturée évoque une publicité touristique aux teintes criardes, les costumes manquent de toute cohérence, les créatures numériques ressemblent à des prototypes inachevés. La transformation de la Reine frôle le ridicule. La forêt enchantée, qui devrait incarner la part obscure et organique de l'imaginaire Disney, génère surtout de l'inconfort et de la déception, comme un parc d'attractions dont les décors auraient été livrés sans finition.
La bande-son souffre du même vide. Aucun thème mémorable, aucune mélodie qui accroche, aucune intensité dramatique. Les chansons s'effacent avant même la fin de leur propre refrain.
Un film à enterrer
Blanche-Neige (2025) ne recycle pas un classique, il le pille. Produit marketing sans respect pour son matériau d'origine ni pour son public, il cristallise tout ce qu'une certaine industrie culturelle a de plus froid et de plus mécanique : la certitude que le nom suffit, que la nostalgie fera le travail, que personne ne regardera vraiment. C'est une coquille vide qui porte un grand nom comme un masque volé. Le véritable enchantement appartient au passé. Ce remake, lui, appartient déjà à l'oubli.