Il est des films qui avancent à pas feutrés, comme une prière chuchotée entre deux silences. Bless Me, Ultima de Carl Franklin appartient à cette catégorie d’œuvres à la fois empreintes de spiritualité et marquées par une certaine retenue narrative. Adaptation du roman éponyme de Rudolfo Anaya, ce film de 2013 tente de faire résonner les vibrations mystiques d’un conte initiatique dans le désert du Nouveau-Mexique. Mais si l’intention est louable, l’exécution, elle, reste inégale, parfois émouvante, parfois éteinte.
Il faut saluer d’emblée la noblesse de l’ambition : capter les premiers frémissements de la conscience d’un enfant face aux mystères du monde. Le jeune Antonio, partagé entre le catholicisme rigide de ses parents et la sagesse tellurique d’Ultima, curandera aux accents de légende, devient le théâtre vivant d’un questionnement universel : qu’est-ce que le bien ? Qu’est-ce que le mal ? Où se loge l’âme, et à qui appartient-elle ? Le film avance sur ce fil tendu entre le visible et l’invisible, tentant de tresser un récit où le réel et le sacré s’entrelacent.
Mais ce tissage reste lâche. Là où l’on attendait une épopée intérieure ardente, on trouve un récit dont les contours manquent parfois de chair et de fièvre. Le film dit plus qu’il ne montre, explique plus qu’il ne laisse sentir. Le langage cinématographique s'efface trop souvent derrière une narration linéaire, presque scolaire, comme si le vertige spirituel du roman avait été contenu dans des cadres trop sages.
Ultima, pourtant, est un personnage magnétique. Elle incarne une forme de sacré ancien, terrestre et bienveillant. Sa présence, toute en douceur et en intériorité, porte le film à bout de bras dans ses plus beaux instants. Mais même elle, pourtant si riche symboliquement, reste en demi-teinte, comme si le récit hésitait à la laisser s’épanouir pleinement. Elle est là, elle guide, elle soigne, mais rarement elle lutte. Or c’est dans le conflit que les personnages mythiques prennent toute leur mesure.
Le jeune Antonio, quant à lui, traverse cette histoire avec une sincérité touchante, mais souvent trop sage, trop contenu. Son éveil, censé être bouleversant, se fait presque sans heurt, comme si l’enfant regardait le monde depuis une fenêtre, et non depuis l’intérieur du feu.
D’un point de vue formel, Bless Me, Ultima offre de belles images : les plaines poussiéreuses, les cieux lourds de présages, les intérieurs baignés d’ombres. On sent une volonté de faire honneur à la poésie du roman. Mais l’ensemble manque d’élan, de souffle. La mise en scène reste prudente, comme si elle n’osait jamais troubler l’ordre établi du récit. Le film caresse plus qu’il ne pénètre, il suggère plus qu’il ne confronte.
En fin de parcours, le film laisse une impression douce-amère. On sort de cette fable à la fois ému par sa sincérité et frustré par son manque d’ampleur. Bless Me, Ultima est une œuvre respectable, qui cherche à élever sans jamais heurter, à transmettre sans bousculer. C’est une qualité, mais aussi sa limite.
Avec une note de 6.5/10, je salue la délicatesse de la démarche, la beauté de certains moments suspendus, la tendresse d’un regard posé sur l’enfance et la foi. Mais je regrette l’absence de vertige, de véritable incarnation. Un film qui frôle l’élévation, sans jamais véritablement s’envoler.