Retour critique cinéma :
Blink Twice
Premier long métrage de Zoë Kravitz, aurait dû faire beaucoup plus de bruit qu’il n’en a fait, justement parce qu’il met en scène, sous couvert de thriller chic, ce que l’affaire Epstein a révélé de plus obscène : une île, des milliardaires, des jeunes femmes droguées, filmées, niées, effacées – et un système qui compte sur l’amnésie générale pour continuer à tourner.
L’île de Slater King, double fictionnel d’EpsteinLe dispositif est limpide : une serveuse de bar, Frida, est invitée par un milliardaire de la tech sur une île privée paradisiaque, avec quelques amies et une poignée d’invités triés sur le volet.
Très vite, le paradis se lézarde : trous noirs dans la mémoire, bleus sur le corps, images qui manquent, une amie qui disparaît comme si elle n’avait jamais existé.
Ce qui, au départ, ressemblait à un fantasme de carte postale se révèle être une mécanique d’abus structurée : les femmes sont droguées, violées, filmées, puis littéralement effacées par un parfum-amnésiant fabriqué à partir de fleurs cultivées sur l’île.
Comment ne pas y voir la transposition directe des récits d’« Epstein Island » – isolement géographique, contrôle total de l’environnement, mélange de luxe ostentatoire et de prédation organisée, réseau opaque de puissants qui achètent le silence et manipulent la mémoire collective à coups d’avocats, d’archives détruites et de témoins brisés.
Un brûlot féministe sous-estiméOn a beaucoup rangé Blink Twice dans la case « thriller #MeToo », parfois pour mieux le minimiser, comme un produit dérivé tardif de Promising Young Woman ou Don’t Worry Darling.
Les reproches reviennent en boucle : film « indigeste », « violemment bête », trop lisible, pas assez subtil, qui aligne tous les thèmes – pouvoir masculin, classe, privilège blanc, trauma, cancel culture – sans les approfondir.
On a le droit de ne pas aimer le film, de trouver sa folie clinquante, sa mise en scène parfois démonstrative, son final discutable.
Mais on devrait aussi avoir l’honnêteté de voir ce que le film ose frontalement : montrer un système de prédation sexuelle comme une industrie, avec ses technologies, ses dispositifs chimiques, ses images compromettantes, ses contrats tacites, et l’illusion de consentement fabriqué.
Là où beaucoup de récits #MeToo restent cantonnés à l’intime ou au tribunal, Blink Twice attaque la structure : la « bande de potes milliardaires » qui se croit intouchable, les « vacances » sur des îles hors-droit, la manière dont l’argent privatise le corps des autres et jusqu’à leurs souvenirs.
À l’heure où les dossiers Epstein continuent de sortir au compte-gouttes, où chaque nouveau document confirme l’ampleur du système, voir une œuvre hollywoodienne placer cette île-là au centre de son récit a une portée politique qui dépasse de loin ses maladresses de scénario.
Le relatif anonymat et la violence des critiquesLe film est sorti dans un relatif anonymat, en tout cas très en dessous de ce qu’un casting Naomi Ackie/Channing Tatum et un premier film de « fille de » hollywoodienne laissaient prévoir.
Côté presse, on oscille entre la condescendance polie (« œuvre nécessaire à l’heure du #MeToo » mais « fable confortable et lisible ») et le mépris pur et simple, certains parlant d’un film « indigent », « violemment bête », simple ersatz de Get Out ou Midsommar.
On lui reproche de cocher trop d’influences – Jordan Peele, Aster, le « eat-the-rich » façon The Menu ou Triangle of Sadness – comme si une autrice qui arrive après la bataille n’avait plus le droit d’utiliser les outils de son époque pour parler de la même sauvagerie sociale.
On lui reproche son final jugé inconséquent, voire réactionnaire, où Frida retourne l’arme technologique contre son bourreau et semble, en surface, profiter du système au lieu de le faire tomber.
On peut discuter ce choix, y voir une contradiction ou un geste cynique ; mais il est intéressant que ce soit précisément là que de nombreux critiques décrochent, comme si le seul récit acceptable était celui d’une pure victime ou d’une pure justicière.
Blink Twice, lui, montre une survivante qui pactise avec le monstre pour ne pas rester une proie, ce qui n’est pas confortable, ni moralement net – mais ressemble étrangement aux arrangements ambigus du réel.
Voir (et penser) au-delà de ses défautsOui, Blink Twice est parfois trop explicite : il éclaire chaque zone d’ombre au lieu de laisser le hors-champ travailler, il souligne ses idées à gros traits, il veut embrasser classisme, racisme, patriarcat et spectacle dans le même geste.
Mais cette absence de subtilité est aussi un refus de la métaphore chic : sur cette île, les corps sont marchandises, les souvenirs sont éditables, et la fête n’est qu’un décor pour la production industrielle du viol.
L’accuser d’être « trop » – trop politique, trop revendicatif, trop chargé – revient parfois à demander à la violence systémique d’être présentable, digeste, métaphorique.
Le film n’est pas un chef‑d’œuvre, il n’a ni la rigueur de mise en scène de ses modèles, ni la précision dramaturgique qu’exigerait un tel sujet, mais il a ce que tant de productions polies n’ont plus : de la rage.
À l’heure de l’affaire Epstein, alors que l’on découvre que des fleurs tropicales, des « trumpet plants », des cocktails de drogues et des connexions politiques ont pu servir à effacer des vies entières, la fiction d’une île où l’on pulvérise la mémoire des victimes par un parfum n’a rien d’exagéré.
C’est peut-être même la seule manière, pour un film hollywoodien, de dire frontalement : cette île-là existe, nous savons très bien à quoi elle ressemble, et nous n’avons plus l’excuse de cligner des yeux. Deux fois ou davantage.