Si le nom de Luca Guadagnino n’était pas associé à Bones and all, on n’en tiendrait sans doute pas rigueur. À l’image de Call me by your name, il faut pourtant dépasser son vernis instagrammable pour y trouver une certaine générosité. Dès son introduction, le film se définit par le contraste : la douceur féminine mièvre typiquement teenage est brusquement détruite par l’expression d’une pulsion dévorante, scène jubilatoire et génialement cauchemardesque que rien ne laissait présumer.


Cette capacité à changer de ton est la principale force de Bones and all. Tour-à-tour road-movie contemplatif, romance adolescente à fleur de peau et horreur gore, le film éveille des sentiments contradictoires qui se nourrissent mutuellement. Le cannibalisme, pratique instinctivement répulsive figurant parmi les tabous fondateurs des sociétés modernes, se voit associé à la mélancolie des paysages américains abandonnés. Comme dans un vlog, le montage adopte un rythme musical et accélère ou décélère au besoin. S’il mélange des genres relativement codifiés, Luca Guadagnino s’avère particulièrement doué pour insuffler une tension palpable à ses scènes horrifiques à travers un constant usage de la lenteur et de l’ambiguïté.


Si les composantes road-movie et horreur sont particulièrement convaincantes, la romance noircit le tableau : les deux personnages manquent cruellement d’alchimie et l’on peine à ressentir leur attirance réciproque. Est-ce la faute à Timothée Chalamet, insupportable gueule d’ange et poule aux œufs d’or que l’on tente désespérément de faire passer pour un marginal à grands coups de mulet et de vêtements destroys ? Les dialogues niais sont parfaitement cohérents avec le jeune âge de la protagoniste, mais ils sonnent faux car le tout manque de sincérité. Peut-être aurait-il fallu aborder frontalement le thème de la sexualité, ce qui semble être une évidence lorsqu’on mélange romance et cannibalisme ?


Ce déséquilibre implique pourtant un certain paradoxe. Lorsqu’en fin de film, on voit Timothée Chalamet ensanglanté dans une baignoire, en chemise à fleurs et en Converse, on aimerait se dire que Bones and all est un modèle de cinéma pour adolescent : codifié mais exacerbé, divertissant, romantique et brutal. C’est avant tout un film qui donne envie de voyager et d’aimer, dont la violence ne vient que satisfaire un besoin de radicalité typiquement adolescent. À ce titre, c’est une réussite.


Site d'origine : Ciné-vrai

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le 31 déc. 2022

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