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Luca Guadagnino offre un road movie à la lisière du cauchemar et de la ballade amoureuse, où l’amour naît dans la transgression : le cannibalisme. Dans cette Amérique des années 80, Maren découvre, dans l’horreur et la stupeur, qu’elle est une « eater », une être condamnée à une faim que rien ne saurait apaiser, sinon la chair humaine. Ni monstre, ni victime, elle fuit d’État en État à la recherche d’une vérité sur sa nature, portant en elle la culpabilité et la solitude des damnés.
Guadagnino dépouille le cannibalisme de son imagerie spectaculaire pour le transformer en une condition inéluctable, une loi biologique. Maren et Lee (Timothée Chalamet), son double en errance, ne tuent pas par cruauté, mais par nécessité, mus par une pulsion qui les ronge autant qu’elle les définit.
Le titre, Bones and All, résonne comme une prophétie morbide : il évoque ce stade où un « eater » accepte sa nature sans retenue, dévorant non seulement la chair, mais jusqu’aux os. Un point de non-retour qui, dès le début, plane comme une menace sur les amants en fuite.
Maren et Lee s’aiment comme on survit : avec fièvre et abandon, sachant que leur nature pourrait un jour les consumer. Guadagnino, fidèle à son approche sensorielle, capte chaque regard, chaque frisson de peur et de désir, offrant une romance où l’intimité est traversée d’ombres.
Mais l’ombre la plus inquiétante de leur périple reste Sully (Mark Rylance), figure spectrale et menaçante qui incarne une autre facette de leur condition : celle de l’isolement absolu, de la solitude qui ronge plus sûrement que la faim. Il est le miroir de ce que Maren et Lee pourraient devenir : des errants sans attaches.
La mise en scène de Guadagnino épouse le rythme erratique de ses héros. Il capte une Amérique en décomposition, des stations-service fatiguées aux motels solitaires, filmée dans des teintes chaudes qui contrastent avec l’horreur latente.
La musique de Trent Reznor et Atticus Ross accompagne ce voyage comme une complainte, une mélodie spectrale qui enveloppe le film d’un voile de mélancolie. Si Bones and All brille par sa sensibilité, il trébuche parfois sur son propre rythme.
Le film flirte aussi avec un symbolisme parfois trop appuyé. Le cannibalisme, envisagé comme une allégorie de la différence et de l’exclusion, évoque par moments une lecture queer de ses personnages, mais sans jamais aller au bout de cette piste. Cette ambiguïté laisse une impression d’inachevé, comme si le film hésitait à assumer pleinement son sous-texte.
Enfin, si l’horreur affleure dans certaines scènes, Bones and All reste un film qui n’ose jamais totalement sombrer dans le cauchemar. Il frôle l’abîme, l’effleure du bout des doigts, mais s’arrête avant l’impact. Là où Grave ou The Night Eats the World assumaient jusqu’au bout la monstruosité de leurs personnages, Guadagnino choisit une approche plus désirable.
Guadagnino livre une œuvre qui trouble plus qu’elle ne terrifie, une ballade macabre où les âmes perdues errent dans un monde qui ne leur offrira jamais de répit. Mais au bout de la route, il ne reste que la faim. La faim d’aimer, la faim d’exister, la faim de tout dévorer – os compris.
Créée
le 13 févr. 2025
Critique lue 68 fois
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