Bah oui. Pour le coup, que ce soit du réalisateur aux comédiens, tout le monde était alcoolisé au moment du tournage de ce film écrit par Tennessee Williams, adapté de sa propre pièce "The Milk Train Doesn't Stop Here Anymore". Au point que Richard Burton dira ne plus tellement se souvenir du tournage. Et, en même temps, je pense que c'est un souvenir qu'il vaut mieux oublier car si le tournage est difficile, la sortie est un désastre, n’engendrant que des critiques négatives et un four au box-office. Et ça se comprend car le film est tout simplement mauvais ! Mais comme dirait John Waters, c'est un film raté très jubilatoire ; un nanar quoi ! Et un nanar avec Elizabeth Taylor, c'est quelque-chose !
Flora dirige d'une main de fer le peu d'habitants dont elle dispose sur son île privée dont elle jouit d'un "droit de domaine" (grâce auquel elle a déjà exécuté un soi-disant voleur). Elle se prépare à sa mort certaine, car elle est malade, en dictant ses mémoires à Miss Black qui en a un peu marre d'être sur cette île. Elle a également un dévoué garde du corps, nain, qui repère l'arrivée d'un homme étrange qui semble tout savoir d'elle. Et ce n'est pas un hasard puisque c'est l'Ange de la Mort.
Voilà, on dirait un synopsis écrit sous acide mais non, c'est bien le scénario du film ! Et je dois dire que j'adore la proposition de Williams, le seul qui croyait véritablement au projet d'ailleurs, qui est très mal exécutée mais en même temps, ce n'est pas tellement la faute du réalisateur Joseph Losey qui a avoué plus tard ne pas trop savoir exactement ce qu'il filmait.
Il fait là un travail au contraire particulièrement maitrisé, enfin du moins dans la production d'images. Nous avons une excellente mise en scène, grandiose tout en restant minimaliste. Elle souligne également l'étrangeté du scénario avec des cadres très composés (par exemple avec des jeux d’échelle de plans), des personnages souvent immobiles, rappelant par-là finalement le théâtre. Et ce n'est pas un hasard puisque le film est effectivement très théâtral, ce qui participe grandement à son naufrage.
Ainsi, comme je le disais, la proposition de Williams est très mal exécutée car on n'écrit pas un film comme une pièce de théâtre. C'est alors que nous avons de grandes tirades philosophiques et allégoriques, quelques-fois hasardeuses, un montage parfois expérimental, une temporalité très floue, un jeu d'acteur exagéré et artificiel, des décors minimalistes (le cliché de la pièce de théâtre expérimentale mais on y est vraiment quelques-fois), des costumes parfaitement exubérants... en fait, nous sommes dans du camp ! On y retrouve en effet tous les codes, surlignés par une Liz Taylor aux airs de drag queen et c'est d'autant plus savoureux que c'est involontaire.
Dans la mise en scène, on retrouve également tout un travail autour des couleurs. Flora, toujours habillée de blanc, se fond dans les décors devenant ainsi l'objet de son matérialisme mais également de ses propres névroses. Elle s'enferme dans la prison qu'elle s'est construite elle-même. Un blanc si pur mais en même temps dénué de vie (qui peut également renvoyer à la pâleur d'un corps sans vie). Et c'est là qu'intervient Flanders, toujours habillé de noir, qui au-delà de l'altérité très manichéenne, symbolise la mort mais également la personne qui viendra volontairement déstabiliser Flora, la tirer de sa zone de confort artificielle ; un dur rappel à la réalité.
Mais bref, j'adore donc cette proposition purement artistique, non pas parce-que c'est bobo intello (enfin, ça tend à l'être mais ce n'est pas car je veux me donner un genre en tout cas) mais parce-que c'est sincère et authentique et en même temps tellement too much. Et je crois d'ailleurs que c'est ce qui fait d'un nanar ce qu'il est, c'est-à-dire son côté profondément authentique.
Une authenticité que l'on retrouve également chez Elizabeth Taylor dont le personnage en est pratiquement le portrait. En effet, comme son personnage, elle a déjà eu six ou sept époux, souffre de multiples douleurs, est alcoolique et droguée aux anti-douleurs et dont le mariage avec Burton était aussi passionné qu'électrique. Et c'est ainsi qu'à seulement 36 ans, elle joue la fin de sa propre vie (qui n'arrivera finalement que des décennies plus tard) et donc forcément, en dépit de ce surjeu constant, on y trouve, encore une fois, une douloureuse sincérité.
Il y aurait encore énormément de choses à dire sur "Boom" qui est maladroit, drôle, touchant, indigeste, beau visuellement parlant, ennuyant, survolté ; toutes ces choses à la fois mais surtout et encore une fois, authentique !