Les films documentaires ont le triste destin d'être souvent mis de côté, que ce soit en festival ou lors des récompenses médiatiques, mais de paradoxalement rassembler parmi les meilleurs notes critiques et public. L'un des exemples les plus parlant reste Pour Sama de Waad Al-Kateab et Edward Watts, un documentaire sorti la même année que Parasite de Bong Joon Ho, avec une moyenne égale, une place tout aussi haute voire plus dans le classement des meilleurs films de tous les temps, mais qui se retrouve vainement à la cinquantième place des meilleurs films de 2019... Entre Capitaine Marvel et Pokémon : Détective Pikachu. Si cela vient en grande parti du fait que les voix s'exprimant sur le sujet sont très faibles en comparaison des blockbuster qui monopolisent l'espace médiatique (le grand public n'étant pas intéressé par ces propositions, ce sont avant tout des amateurs déjà conquis qui vont majoritairement s'exprimer sur le sujet des documentaires), je pense qu'il y a aussi une très grande part du fait qu'on peut avoir beaucoup de mal à évaluer les documentaires. S'il est beaucoup plus facile de reprocher à une œuvre de fiction de ne pas assez se rattacher au réel, le documentaire a cet aura d'investigation et de recherche qui rend l'objet très difficilement attaquable lorsqu'on l'étudie comme un autre film. Pourtant des mauvais documentaires, que ce soit Kaizen ou Hold Up, il y en a, et le fait de peiner à évaluer les documentaire est un signe que le médium a du mal à se renouveler, que ce soit dans sa forme et son fond. Il y a un besoin de dépaysement et de modernisation du format documentaire, et l'animation et les nouveaux médias apparaissent comme une aide importante pour ce renouvellement. La mécanique des fluides de Gala Hernandez Lopez a notamment démontré qu'une autre voie est possible, qu'elle pouvait fonctionner (le film ayant remporté le Césars du meilleur court métrage documentaire 2024) et j'avais hâte de retrouver une proposition aussi singulière (+10K de la même réalisatrice n'arrivant malheureusement pas à la cheville de son prédécesseur). C'est dans cette quête de dépaysement que je me suis lancé dans le visionnage de Bouchra.
Le documentaire animé nous plongeant dans l'intimité de Meriem Bennani, une artiste marocaine expatriée à New York. Après lui avoir avoué son homosexualité, la réalisatrice tente de comprendre son ressenti et sa réaction face à la nouvelle. A l'image de sa mère cherchant les mots juste, la réalisatrice cherche elle la manière la plus juste de raconter son histoire. Chaque plan, chaque séquence devient une énigme à résoudre, dont la solution réside en l'ouverture à l'autre. Le regard des autres sur la réalisatrice est tout autant important que son propre regard. C'est pourquoi, en parallèle, on va suivre la réalisatrice dans une auto-fiction où cette dernière cherche le réconfort de proche prêt à l'écouter. De ces rencontres, la réalisatrice met en marche son imaginaire afin de retranscrire au mieux ses passions. De son processus créatif à ses relations intimes, la réalisatrice questionne son rapport au monde et remet sans cesse en question ses acquis. Ce processus pousse le film à ne pas s'enfermer dans un postula purement documentaire. Le long métrage est intelligent, drôle, sensible, sensuel, touchant, poétique... parcourant les registres sans jamais s'y enfermer.
Si la direction artistique peut surprendre, elle n'en est pas moins pertinente. L'entièreté du documentaire a été réalisé avec le logiciel Blender, et ce choix s'explique de plusieurs manières. La première est la capacité du logiciel à proposer des univers virtuels complexes et détaillés. La seconde est la facilité d'accès et de prise en main du logiciel qui permet au plus grand nombre de réaliser des œuvres ambitieuses comme Unicorn Wars d'Alberto Vasquez ou encore Flow de Gints Zilbalodis. Enfin, c'est un logiciel très utilisé dans l'univers du jeu vidéo, ce qui permet aux artistes de rattacher leurs œuvres au monde jeu vidéoludique. La facticité d'apparence permet de pleinement laisser place à la véracité des sentiments. Les échanges pouvant se réaliser à distances, le cadre animé permet de faire abstraction des contraintes de temps ou de distance. Mais surtout, l'animation permet de questionner notre propre rapport au monde, ainsi que notre capacité à percevoir ce qui nous entoure. Nous sommes volontairement perdus dans un monde, entre fiction et réalité, afin d'approcher au mieux la perte de repère que peuvent ressentir certains personnages. Il n'est pas simple de remettre en question tout ce qu'on perçoit comme acquis. La séquence de l'enveloppe rouge est fascinante à ce sujet car montrant, en quelques plans seulement, toute la complexité qui englobe la relation entre la réalisatrice et sa mère. La mère cache des vérités à sa fille, tout comme sa fille lui a longtemps caché son orientation sexuelle. Mais surtout, dans son enchainement, le film questionne notre capacité à percevoir le réel, et raconte subtilement l'évolution de la mentalité de la mère qui, en acceptant de rentrer dans un dispositif factice, accepte la sexualité de sa fille et d'aller de l'avant. La scène illustre magistralement la confiance retrouvée entre une mère et sa fille, ainsi que le pouvoir du cinéma peut impacter le réel malgré sa facticité, ce qui permet entre autre des réconciliations.
Bouchra est une œuvre à part, mélangeant les genres et les styles pour nous partager un trop plein d'amour pour son sujet. Une œuvre aussi punk que tendre, avec poésie d'une rare sincérité, qui donne à voir l'avenir du cinéma documentaire.
15,25/20
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