Il y a dans les deux premières minutes de Brazil suffisament de blagues et d'informations pour remplir une comédie standard. Mais s'arrêter là serait faire l'impasse sur la qualité de la réflexion politique qui y est engagée. N'étant pas capable de restituer toute sa portée, j'aimerais au moins souligner dans quelle mesure Brazil est avant tout, pour moi, un conte sur l'Etat.
Un conte sur ce que l'Etat fait aux individus, d'abord. Chez Gilliam, la chose publique touche visiblement au stade ultime du totalitarisme. Elle ne se contente plus d'encadrer les individus, mais elle les élève, les façonne à son image, les fond dans un moule duquel ils ne peuvent plus espérer sortir. L'immense majorité des personnages ne sont que des fonctionnaires, ou des fonctionnaires en puissance, nourris à la paperasse, incapables de penser en dehors d'elle. Quant aux rares individus parvenant à concevoir un autre horizon, la machine bureaucratique ne trouve de repos qu'une fois qu'elle les a réabsorbés d'une manière ou d'une autre. La scène où De Niro se retrouve littéralement avalé par des formulaires doit ainsi figurer au panthéon des cauchemars de Thomas Thévenoud.
Sur ce que l'Etat est devenu, ensuite. Gilliam décrit et dénonce en long et en large une machine folle, dégénérée et gangrénée au possible. Il y a là à la fois une réflexion néolibérale – la puissance publique est largement présentée comme inefficace, inique, vide de sens et peuplée d'indécrottables branleurs – et une satire du néolibéralisme et de la société de consommation. Entre les interrogatoires payants ou la course à la chirurgie esthétique, de la privatisation du service public à l'entreprenariat de soi, de Bourdieu à Foucault, on en a pour tous les goûts. Et ce avec un remarquable avant-gardisme, le film datant de 1985 après tout.
Etonnant, enfin, de voir ce que Gilliam propose pour fuir l'Etat. Il n'est là pas question de réforme, ni même de destruction. Ces deux tentatives sont éprouvées durant le film, toutes deux couronnées d'échec. La mort non plus, ne suffit pas à se défaire de l'administration, sorte de mariée transcendant même le trépas. Au final, seule la folie permet de fuir l'Etat. En témoigne la dernière réplique du film, alors que Sam vient de perdre la raison sous la torture : "- He's got away from us, Jack. ; - I'm afraid you're right, Mr. Helpmann. He's gone".
On n’échappe donc pas à l'Etat, sauf à devenir fou, ou en d'autres termes, à se désétatiser. On ne sort des griffes de l'Etat qu'à condition de rompre avec tout ce que l'on est, avec la cohérence, le système qu'il nous a patiemment inculqué. Véritable quête existentielle, on ne se défait de l'Etat qu'en perdant la raison qu'il nous a soigneusement inculqué. Sacré projet politique. T. Bernhard approuverait sûrement.