Réveil nocturne, canicule purgative et objets filmiques non identifiés
Il est des films qu'il faut découvrir à trois heures du matin, au beau milieu d'un réveil nocturne brutal, alors que la torpeur post-caniculaire commence enfin à relâcher son étreinte moite sur les murs. C'est précisément dans cette zone crépusculaire, l'esprit embrumé par l'insomnie, que Buddy de Casper Kelly se révèle dans toute sa splendeur maladroite et vénéneuse.
Loin des étuves des blockbusters lisses et des drames boursouflés calibrés pour les algorithmes, cette petite bombe horrifique et satirique débarque comme un ovni réjouissant.
L'horreur régressive et le cauchemar cathodique
Le pitch est une délicieuse machine à régresser : suivre un groupe d'enfants et la formidable Cristin Milioti coincés à l'intérieur d'un programme jeunesse pastichant les pires délires infantiles des années 90 — genre Barney & Friends sous acide —, avec pour geôlier une licorne orange anthropomorphe, maléfique et complètement disjonctée.
Là où le film évite le piège du simple même ou de la parodie lourdingue, c'est dans sa gestion de la peur et du malaise. Casper Kelly (déjà auteur du légendaire sketch cauchemardesque Too Many Cooks) sait pertinemment que le rire et l'effroi partagent le même lit. Le film jongle en permanence entre des sursauts de pure terreur surréaliste et des éclats de comédie noire. On passe de l'angoisse claustrophobique à l'absurde le plus total, le tout guidé par une énergie punk qui fait un bien fou.
Le cheap comme étendard politique et esthétique
Pour analyser l'œuvre avec la rigueur matérielle et critique qu'on affectionne, saluons la démarche la plus radicale du long-métrage : l'assomption totale de son côté cheap.
À l'heure où l'industrie du divertissement standardise ses images dans des bains d'effets numériques interchangeables et aseptisés, Buddy revendique sa pauvreté pécuniaire comme un acte de subversion politique. Les décors en carton-pâte, les costumes de peluches patinés, l'artificialité criarde de cette fausse émission de télévision ne cachent pas leur misère : ils l'exhibent.
Cette pauvreté formelle devient le miroir grinçant de notre aliénation médiatique contemporaine. Le monde de Buddy est un simulacre totalitaire où la « joie » et le « bonheur obligatoire » sont administrés comme des tranquillisants de masse. La tyrannie de la positivité, si chère aux programmes infantiles et au capitalisme ludo-éducatif, y est poussée dans ses retranchements les plus morbides. Quand la peluche géante sourit en exigeant une soumission absolue sous couvert de bienveillance, c'est toute la structure de la novlangue managériale et du formatage des consciences dès le plus jeune âge qui prend cher.
Cristin Milioti et la panique des adultes sacrifiés
Face à ce déluge de psychose pastel, Cristin Milioti ancre le film dans une humanité névrosée et hystérique tout à fait savoureuse. Elle ne joue pas les héroïnes d'action badasses qui terrassent des armées ; elle incarne la panique pure, la sidération d'une adulte confrontée aux fantômes de sa propre programmation mentale infantile. Son duo de choc avec l'absurdité du décor renforce cette sensation constante de déséquilibre.
Certes, le film flirte parfois avec la répétitivité, et certaines coutures de son canevas narratif à petit budget se voient un peu trop cousues de fil blanc. Mais l'économie de moyens stimule l'inventivité de la mise en scène, transformant chaque plan de cette prison cathodique en une fresque pop, corrosive et délicieusement dérangeante.
Verdict
Buddy n'est pas le chef-d'œuvre du siècle, mais c'est un sédatif d'une redoutable efficacité contre la bien-pensance cinématographique. Drôle, flippant, ouvertement fauché et idéologiquement plus malin qu'il n'en a l'air, le film se déguste comme une friandise avariée qu'on savoure à trois heures du matin les yeux écarquillés. Un grand bol d'air frais et morbide.