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Stridence. Silence. BWwuUÂââRGH ! (Ou l'art du procédé horrifique en 357 itérations)

Je ne vais pas dire que ça me soit aussi antipathique que peut l'être la pâtée moyenne de chez Blumhouse dans la veine Wan : au moins ici, le propos qui vient poindre sous l'horreur nous épargne les bondieuseries réactionnaires (« replie-toi bien près des tiens, petit enfant, le monde extérieur n'est qu'impiété et puissances démoniaques ! ») pour lui préférer un discours plus touchant, plus humble et donc plus attachant sur le délaissement familial, sur le deuil, l'abus, l'étrangeté hostile du monde adulte ou le pouvoir salvateur de l'amitié.

Enfin, ce n'est pas que le motif n'ait été cinq cents fois rabâché de la bande de gamins losers qui se serrent les coudes épaulés par une jolie fille sur laquelle ils bavent tous, confrontés aux dadais caïds du coin et délaissés par des parents dysfonctionnels ou absents. Mais la façon de rehausser cette histoire d'amitié d'un humour tendre quoique souvent teinté d'un soupçon de gravité, les choix effectués côté musique, la façon encore de filmer ces garçons jouer, aimer ou se baigner, suggèrent qu'il y a quelque chose de sincère et de sensible qui s'exprime ici à propos de l'enfance – la même espèce d'expression sincère et sensible qui faisait déjà la valeur attachante de Stranger Things il y a quelques mois de ça.

Sur ce plan strictement dramatique, donc (quoique je ne lui trouve aucune espèce d'originalité), je comprends que Ça puisse parler, faire écho à des sentiments et à des peurs infantiles, remémorer l'espèce très particulière de solitude qui peut s'éprouver à entrer dans l'adolescence. Sur le plan horrifique, en revanche : interminable catalogue d'effets ringards et de ficelles usées !

Pourtant la première scène, où Georgie rencontre Pennywise dans le caniveau, avait commencé par agréablement me surprendre. La bande-annonce montrait Pennywise jaillissant du caniveau tel un diable sauteur de sa boîte – ce qui était à peu près la pire mise en scène possible : transformer en jumpscare insipide la première apparition du clown. Mais le plan finalement retenu montre ses yeux surgir de l'obscurité puis son visage livide apparaître flétri par un strabisme hideux. Bien mieux, donc. Et après cela...

... explosion de violence : un bras arraché, Georgie rampant dans son sang, en pleurs et hurlant à l'aide, puis une grande main blafarde grotesquement désarticulée qui sort du caniveau pour le traîner dans les égouts.


Ma foi, la chose n'était pas totalement dénuée de gratuité un peu putassière dans le gore, mais au moins ça donnait le ton : pas de pudibonderie pour cette nouvelle adaptation, la brutalité serait de mise, les enfants réellement en danger et Pennywise plus répugnant et morbide que jamais. Fort bien !

Sauf que la suite se charge vite de remiser ces espoirs.
Que se passe-t-il lorsqu'un réalisateur, sachant qu'il dispose dans le roman qu'il adapte d'une série de visions horrifiques inspirées, se croit lui-même investi d'un talent qu'il ne possède pas ? Eh bien on se retrouve avec un exercice interminable de 2h15, alignant très sûr de soi tous les plus usés et les plus grossiers procédés de mise en scène possibles :


  • Du côté des cadrages : de grands pans d'écran vides t'indiquant précisément où surgira le prochain truc dégueulasse à bondir sur toi en braillant.

  • Du côté de la musique : de systématiques stridences suivies du systématique silence précédant ledit bondissement, histoire que non content de savoir ça va bondir, tu saches aussi quand.

  • Puis bien sûr toute la putasserie épaisse imaginable quant à la nature du truc à faire bondir – vieille tronche ravagée de lépreux, enfant décapité, goule, petite fille démembrée, etc. Le tout expédié en plans n'excédant jamais une ou deux secondes, histoire que rien n'ait le temps de s'installer avant la prochaine coupe, surtout : pas d'ambiance, pas d'incertitude, pas de tension... pensez-vous, ce serait trop dommage !


Quand tu ne sais jouer ni de la peur, ni du malaise, et que ton spectateur a bien fini par comprendre que de toute manière aucun de tes petits protagonistes n'était réellement en danger, il est vrai qu'il ne reste pas grand chose d'autre à faire que de chercher à être répugnant, et de répugner jusqu'à la surenchère. La limite de la méthode étant que toujours plus de machins putréfiés et visqueux qui bondissent les uns après les autres en gueulant et en gueulant encore, bah ça ne commence toujours pas à construire une vision horrifique intéressante ; seulement à répéter jusqu'à la nausée ou jusqu'à l'ennui le même procédé qui ne t'avait déjà pas fait peur à la première itération, et qui ne te fait toujours pas peur à la 357ème.

Il y a bien quelques images dérangeantes, çà et là, dont je me suis dit qu'elles auraient pu être authentiquement marquantes. Pennywise qui émerge de l'eau dans la cave en faisant parler le cadavre de Georgie comme un pantin désarticulé au bout de son grand bras disproportionné, ç'aurait pu être réellement morbide et terrifiant si seulement le bonhomme à qui le machin a été confié avait eu idée de manier un peu la lenteur, faire durer la séquence pour instiller l'horreur comme un poison lent. Au lieu de quoi il préfère vite faire bondir Pennywise hors de l'eau, à glapir et à s'ébrouer comme un demeuré en courant vers la caméra. Faire d'un portrait de femme flûtiste emprunté à l'expressionnisme des toiles de Modigliani la hantise d'un des gamins aurait, de même, pu être une idée géniale, si une fois sortie de son cadre la flûtiste était restée une figure fantomatique angoissante jouant des airs inquiétants plutôt que de devenir une pauvre goule rugissante tout en crocs et en cgi hideux.

Bref, voilà qui mis entre les mains d'un cinéaste talentueux aurait sans doute pu donner un classique du genre sans trop forcer, et qui à la place donne un truc long, chiant et médiocre. Quitte à ressasser un peu mes amours, je trouve saisissant le contraste entre un Robert Eggers dont The Witch pour articuler une imagerie horrifique personnelle fascinante à un propos fiévreux et brillant, ose tout juste excéder l'humble heure et demie de film, et un Andres Muschietti qui pour étaler ad nauseam son néant d'inspiration – sans doute grisé par les déjà bien généreux éloges qu'avait pu recevoir son Mama – se répand très sûr de lui sur deux heures et quart. Non sans une certaine affection palpable pour ses personnages et son sujet (c'est bien ce qui le sauve), mais pour finalement ne pas beaucoup mieux honorer le genre que ne l'aurait fait le premier tâcheron venu.

trineor
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