Avec Canicule, Yves Boisset tente un mariage pour le moins improbable : celui du film noir américain et de la satire féroce de la France profonde. Sur le papier, l'entreprise pouvait facilement tourner au désastre. À l'écran, elle fonctionne pourtant avec une étonnante efficacité et donne naissance à l'un des polars français les plus singuliers du début des années 1980. Lee Marvin y incarne Jimmy Cobb, gangster américain qui, après un braquage, trouve refuge dans une ferme de la Beauce. Sa présence suffit presque à installer le décalage sur lequel repose tout le film. Vieilli, massif, taciturne, Marvin semble débarquer directement d'un polar américain pour se retrouver projeté au milieu d'une galerie de personnages typiquement boissetienne. Face à ce professionnel du crime apparaissent bientôt des êtres rongés par la cupidité, les frustrations, les rancœurs et les désirs inassouvis.
Le résultat évoque par moments Prime Cut, autre polar dans lequel Lee Marvin se retrouvait confronté à une Amérique rurale inquiétante. Mais Canicule va plus loin dans la collision des univers. La campagne n'est pas seulement ici un décor insolite offert au gangster venu de la ville : elle devient le cœur d'une satire sociale particulièrement acide. L'argent rapporté par Cobb agit comme un révélateur et fait progressivement tomber les masques. Par un amusant renversement, le criminel américain finit même par apparaître comme l'un des personnages les plus dignes de cette petite communauté. Comme souvent chez Boisset, la démonstration manque toutefois de mesure. Le cinéaste charge volontiers ses personnages jusqu'à la caricature et sa vision de la France rurale relève davantage du jeu de massacre que de l'observation sociologique. Mais l'excès est aussi ce qui donne à Canicule son ton si particulier. Le polar glisse vers le western, la chronique paysanne vers le grotesque, tandis qu'une violence presque absurde contamine progressivement le récit.
L'impressionnant casting participe pleinement à cette étrangeté : Miou-Miou, Jean Carmet, Victor Lanoux ou Bernadette Lafont entourent un Lee Marvin qui paraît constamment appartenir à un autre monde. Ce contraste aurait pu rendre le film artificiel ; il en constitue au contraire la principale force. Canicule n'est sans doute pas un grand film parfaitement maîtrisé. Il est trop outrancier et inégal pour cela. Mais sa proposition est franchement originale et son improbable « Lee Marvin chez les ploucs » fonctionne bien mieux qu'on aurait pu l'imaginer. Dans un polar français des années 1980 qui tend alors à privilégier les univers urbains, Boisset invente un curieux western noir rural, méchant, excessif et profondément personnel. Rien que pour cette singularité, Canicule mérite largement sa petite réputation.