Il y a dans Canine une évidence, une simplicité effroyable qui en fait la dystopie parfaite : celle qui n’a pas besoin d’inventer un monde, mais simplement de tordre la grammaire du réel jusqu’à en faire un piège. Yórgos Lánthimos ne construit pas une fable, il isole un système, l’épure et le pousse jusqu’à l’absurde, jusqu’à ce que l’absurde devienne loi. Ce n’est pas un film sur l’enfermement, c’est un film sur l’ignorance, sur la fabrication de l’aliénation. L’autorité paternelle y devient totalitarisme, langage réécrit, réalité falsifiée, horizon dissous.

Tout Canine repose sur un huis clos : trois enfants, une maison cadenassée, un extérieur réduit à une menace innommable. Il n’y a pas de murs infranchissables, pas de barreaux, seulement un mythe : celui d’un dehors où l’air est poison, où la seule échappatoire n’est permise qu’une fois la chute d’une canine.

Mais c’est surtout le langage qui devient la première prison. Ici, la mer n’est pas la mer mais une chaise, un zombi n’est pas un mort-vivant mais une fleur jaune. Dérober les mots, c’est amputer la pensée. Sans concepts, sans signifiants partagés, il n’existe aucune possibilité de résistance.

L’absurde n’est pas une faille dans le système, il en est la condition. Dans Canine, les règles ne sont pas absurdes malgré elles, elles le sont volontairement, précisément parce que leur absurdité empêche toute contestation. On ne peut réfuter ce qui n’a jamais eu de sens.

Dans cet univers où tout est codifié par l’autorité paternelle, la sexualité ne peut exister qu’en tant que fonction. Loin de toute pulsion libre, elle est introduite comme un service, une mécanique, une transaction. Cristina, employée du père, est envoyée pour satisfaire le fils.

Pourtant, c’est par le corps que la fissure va naître. Par un geste anodin, un acte qui n’aurait jamais dû avoir d’incidence : Cristina donne une cassette VHS à l’une des filles. Un simple film, Rocky, un écran où d’autres gestes sont possibles, où un autre langage existe. Dès lors, l’irréversible est enclenché.

Et lorsque la jeune fille commence à reproduire les mouvements, à singer ce qu’elle a vu, c’est déjà une insurrection. Le corps a compris ce que l’esprit ne pouvait concevoir. L’évasion passera par lui.

Et quand viendra le moment de fuir, ce ne sera pas en brisant une porte mais en arrachant cette canine, ce symbole grotesque, ce verrou biologique posé par l’autorité. Une mutilation en guise de révolte, un sacrifice pour un départ sans promesse.

Le jeu d’acteur est tout aussi glaçant : les dialogues sont débités d’un ton monocorde, comme si les mots eux-mêmes avaient perdu leur sens, vidés de toute intention. Il y a quelque chose d’étrangement mécanique dans la manière dont ces corps évoluent, dont ces voix résonnent.

Lánthimos ne livre pas seulement un huis clos glaçant, il tend un miroir. Canine n’est pas un film sur une famille dysfonctionnelle, c’est un film sur toutes les structures qui façonnent nos croyances, sur la manière dont le pouvoir – politique, social, parental – construit le réel en déterminant les récits qu’on nous impose.

Et si ce film dérange tant, c’est parce qu’il ne montre pas un enfer barbare, mais un système qui fonctionne. Il ne repose pas sur la violence, mais sur la croyance. Ces enfants ne se révoltent pas, parce qu’ils n’ont jamais appris qu’une alternative était possible.

C’est là que réside l’effroi. Lánthimos ne dit pas seulement que l’autorité déforme la réalité : il dit que, pour ceux qui la subissent, cette réalité devient la seule concevable.

cadreum
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le 12 mars 2025

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