Cassandre
6.8
Cassandre

Film de Hélène Merlin (2025)

L'enfance n'est pas une condamnation à vie

En 1998 (et un, et deux, et trois zéro...) Cassandre 14 ans pensionnaire d'un établissement scolaire militaire retrouve le manoir familial pour y passer l'été.

Elle retrouve ses parents dont le père est un militaire à la retraite et la mère une oisive farfelue et survoltée. Quant à son frère de 17 ans, c'est un ado pas bien malin (il me semble) qui rentre d'un séjour à l'étranger, surprotégé par la mère et méprisé par le père. Deux soeurs, totalement absentes, ont fui le foyer (on comprend aisément pourquoi). Pour occuper ses vacances, Cassandre est inscrite dans un centre équestre, un endroit doux et chaleureux aux antipodes des milieux oppressants qu'elle connaît (son école, sa famille). Elle est tout de suite intégrée avec enthousiasme par Laetitia une des cavalières et Fred le responsable du club.

Au contact de cet univers ouvert et bienveillant Cassandre va peu à peu réaliser à quel point sa famille atypique est malsaine et le monde extérieur stimulant. C'est aussi lors de cet été bouleversant à plus d'un titre que son frère va exercer peu à peu sur elle son emprise sexuelle.

Vous l'avez compris, il est clairement ici question d'inceste et de famille toxique qui refuse de voir et lorsqu'elle sait nie en bloc faisant de la victime la responsable. La réalisatrice ne se cache pas que le film est un récit de son histoire personnelle. Et il est dérangeant non parce que le sujet est terrible mais parce que la réalisatrice dont c'est le premier film choisit de le traiter avec un mélange de crudité et de légèreté. Sauf que la légèreté n'atténue en rien la brutalité des faits mais au contraire amène au malaise.

L'environnement familial est délétère. La mère se promène souvent nue, le père seulement torse nu, les toilettes et la salle de bains ne possèdent pas de porte et les lits se partagent... A table, pas question d'avaler une bouchée avant que le père ait rompu le pain, les enfants doivent payer leurs parents s'ils les emmènent quelque part en voiture (le père parle d'ailleurs beaucoup d'argent), l'épilation intime de Cassandre par la mère a lieu sur la table du salon en présence du père et du frère, et la haine que se voue les parents éclate ouvertement à la moindre occasion (mais dans ce milieu, le divorce doit être inconcevable). Entre autres joyeusetés. J'ai oublié les détails.

Au centre équestre, c'est tout l'inverse. Tout n'est que joie, simplicité et douceur et on ne mène pas les chevaux à la cravache ce qui surprend beaucoup Cassandre. Cette atmosphère la séduit, forcément. Elle fait tout son possible pour s'adapter, paraître "normale", jusqu'à oser s'élancer vers Fred et lui lâcher : "vous ne voudriez pas être mon père ?". Fred (Guillaume Gouix, merveilleux de douceur et "responsable" des meilleurs moments du film, dénués de la moindre ambiguïté) qui a bien compris le mal-être de Cassandre (sans se douter un instant de la profondeur de la souffrance) lui répond que "l'enfance n'est pas une condamnation à vie", qu'un jour elle pourra faire ses propres choix

Hélas, malgré les interprétations impressionnantes et particulièrement inspirées de Zabou Breitman et Eric Ruf qui incarnent des parents étouffants aussi despotiques que profondément ridicules à la limite de la bêtise crasse, la combinaison du burlesque et de la tragédie ne fonctionne pas, ou mal. A la fois elle atténue la dimension effroyable du propos tout en rendant le film malgré tout profondément malaisant. Le format de l'image, les couleurs ternes, et l'utilisation (psychanalytique et lourde) de la marionnette m'ont paru inutiles et maladroites. Les scènes d'inceste ne sont pas éludées mais habilement tournées.

Une déception donc. Même s'il n'en reste pas moins une scène démente dans laquelle la mère (Zabou, championne du monde du vingt sixième degré et terrifiante à ce moment) révèle en quelques phrases dégueulasses la "normalité" des relations entre les parents, les enfants, les fratries dans ce milieu malfaisant. Eric Ruf (si doux en interview et qui force ici avec génie le ridicule de son personnage) est également inquiétant par sa rigidité militaire et son refus de voir la souffrance de ses enfants.

Le film est illuminé par les personnages solaires de Laetitia et Fred (Laïka Blanc-Francard et Guillaume Gouix). J'ai été moins convaincue par Billie Blain (vue dans Le règne animal) qui à plus de 20 ans joue un personnage de 14 l'obligeant à surjouer parfois le côté enfantin de Cassandre.

LaRouteDuCinema
5
Écrit par

Créée

le 8 avr. 2025

Critique lue 260 fois

LaRouteDuCinema

Écrit par

Critique lue 260 fois

1

D'autres avis sur Cassandre

Cassandre

Cassandre

7

cathVK44

3207 critiques

Le lit de l’inceste.

Intrusions, exhibitionnisme, emprise et confusion des générations. Entre silence et déni, l’incestuel fait le lit de l’inceste. Avec un humour parfois dérangeant, Hélène Merlin aborde un sujet de...

le 8 avr. 2025

Cassandre

Cassandre

5

Selenie

4719 critiques

Critique de Cassandre par Selenie

Le film est composé d'emblée avec une atmosphère singulière, imposant ainsi le fait que le drame est là tapis dans l'ombre, la mécanique narrative prend forme. Malheureusement l'évolution du format...

le 4 avr. 2025

Cassandre

Cassandre

8

ThibaultLe

1 critique

Critique de Cassandre par ThibaultLe

Cassandre est une belle réalisation. Un premier film intime réalisé avec beaucoup de finesse, de justesse, sur un sujet important traité avec élégance sérieux. Léger point noir sur un point de mise...

le 21 mars 2025

Du même critique

L'Attachement

L'Attachement

5

LaRouteDuCinema

543 critiques

Pour Valeria

Alexandre emmène sa femme accoucher de son deuxième enfant. La baby-sitter étant injoignable c'est Sandra, la voisine, sans compagnon, sans enfant (et sans le moindre désir d'en avoir) qui prend en...

le 20 févr. 2025

Moi capitaine

Moi capitaine

8

LaRouteDuCinema

543 critiques

Io capitano

Seydou et Moussa deux amis de toujours ont 16 ans et vivent au Sénégal. Ils partagent le même rêve : rejoindre l'Europe et qui sait, devenir artistes puisqu'ils écrivent des textes et sont...

le 7 janv. 2024

Le Deuxième Acte

Le Deuxième Acte

8

LaRouteDuCinema

543 critiques

Veux-tu m'épouser ?

Faire l'ouverture de l'un des plus prestigieux festival du monde ce n'est pas rien. Nul doute que la nouvelle folie de Quentin Dupieux en a dérouté et en déroutera plus d'un. Les commentaires à la...

le 15 mai 2024