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De Guadagnino, je n’ai vu que l’adaptation de Suspiria (que j’aime d’ailleurs beaucoup), mais ne suis pas étranger à ses autres films. Et entre le remake du film de Dario Argento et Challengers, les parallèles sur les obsessions du cinéaste sont évidentes. Ce rapport sensoriel au corps et la représentation du charnel qui contraste avec les rapports de domination que les personnages acceptent pour servir leur ambition, cela semble être le creuset de ces deux métrages. Et si le milieu du sport (le tennis, le ballet) est commun, le dispositif narratif est ici tout autre, rappelant celui employé avec brio récemment par The First Slam Dunk, à savoir un match central, faisant office de fil rouge, qui justifie les retournements du passé en traçant un parallèle entre les actions du terrain et les péripéties intimes de nos protagonistes.
Trois personnages antipathiques à souhait, car tous aussi vipérins les uns que les autres, mais que le réalisateur parvient à nous faire suivre sans ennui malgré cela. Trois sportifs dans un affrontement d’ego au milieu de cet univers ultra compétitif où tout est question d’ascendance sur l’autre, et qui se traduit dans un triangle amoureux toxique où chacun devient à son tour le Challenger éponyme. Tashi d’abord, femme fatale fringuée Adidas et briseuse de couple annoncée, qui vit sa carrière volée par procuration, délaissant la passion au profit de l’ambition en s’entichant d’un homme maté qu’elle méprise, au détriment d’un autre qu’elle respecte mais qui ne l’adule pas. Art en suite, en amoureux éhonté qui trahit une amitié de longue date sans ciller pour peu que cela le mette dans les bonnes grâces de la succube. Patrick enfin, qui derrière ses apparences je-m’en-foutiste cache un pragmatisme et une impertinence qui finissent d’exacerber les tensions. Des rapports de force dans lesquels la troisième roue du Vespa, fluctuant entre les deux hommes selon la période, refuse toujours son rôle.
Un sentiment d’amour-haine d’autant plus prégnant qu’en sus des tensions relationnelles et sportives, il y a en fond une lutte des classes qui transparaît dans l’opposition entre les modes de vie de Patrick et Art, et les saillies régulières qu’ils s’envoient quant à leur provenance. Des divergences sociales qui forgent la relation que ces deux hommes ont au tennis. Patrick dort dans sa voiture et en reste à la banane pour s’alimenter, et joue au tennis pour fuir le labeur aliénant qui le guette au croisement, dans une logique de la débrouille pragmatique. Art est quant à lui, né avec une cuillère en argent dans la bouche, est coutumier des hôtels de luxe, est suivi par une batterie de kinés et diététiciens, et peut se permettre de jouer par passion (pour Tashi?) puisque peu inquiet pour son avenir. Est également abordé très succinctement (et vainement) la domination de ces blancs par une femme noire, mais ce pan n’est jamais développé outre mesure.
Et c’est là le premier accroc qui vient érafler la carrosserie rutilante de Challengers. Car le personnage campé par Zendaya n’est au final qu’un faire-valoir à la narration qui a pour vocation de révéler au grand jour la véritable romance queer. Mais elle n’est à ce compte jamais approfondie, sa carrière meurtrie jamais utilisée pleinement, et sa plastique sauvegardée dans un côté faussement subversif qui veut bien faire perler la sueur, afficher des verges, et glisser sur les courbes de l’actrice-mannequin, mais refuse de la mettre au niveau de ses camarades de jeu. La star a une image à protéger, et ne peut se permettre d’être mise à nu dans un film qui le justifierait pourtant, et qui finit par faire deux poids deux mesures entre le masculin et le féminin, quitte à diaboliser le beau sexe dans la trame scénaristique à défaut de le traiter de façon égalitaire. Une image que l’on hésitait moins à égratigner à l’époque de Euphoria.
Le second bémol intervient dans les élans stylistiques peu subtiles de l’ensemble. La ritournelle électro de Trent Reznor et Atticus Ross qui occupe une grande partie du terrain danse invariablement entre le kitsch tapageur et le peps bienvenu qui souligne les variations émotionnelles. Tout comme cette ultime séquence bien dans ta face faite de POV de balles et de raquettes, de terrains translucides en contre-plongées, et de cuts à toute berzingue, qui semble aussi vaine qu’elle apporte une touche dynamique et singulière. J’y ai retrouvé la maladresse formelle de The Substance, qui assène au parpaing une note d’intention louable.
Challengers a donc des airs de déjà vu, et peine parfois à mettre à l’image de façon convaincante son commentaire. Mais il n’en reste pas moins une œuvre assez originale pour que certains aspects de sa vacuité ne l’empêchent pas d’être satisfaisant au visionnage, et continue de différencier la patte de Luca Guadagnino du tout venant hollywoodien.