Durant la première guerre mondiale, Chaplin est victime d'une campagne agressive l'accusant d'être un déserteur. Ces accusations se fondent sur l'une des clauses de son contrat avec la Mutual, selon laquelle le citoyen anglais Charles Spencer Chaplin n'aurait pas le droit de retourner en Angleterre, échappant ainsi à la mobilisation. Chaplin, alors déjà inscrit sur la liste d'enrôlement, se verra reformé pour poids insuffisant, mettant ainsi fin à ces accusations. Néanmoins touché par ces attaques, il souhaite tout de même apporter sa pierre à l'édifice et décide, en 1918, de réaliser un court-métrage (initialement un long) dans lequel il plonge son vagabond au milieu des tranchées.
Avec Charlot Soldat, Chaplin laisse évidemment présager son chef d'oeuvre Le Dictateur. Il tourne au ridicule les élites du camp adverse, saisit l'absurde même de la rigueur des codes de l'armée, montre le quotidien des principaux concernés par les évènements, teinte la réalité du front d'un amusant lyrisme en déguisant, par exemple, Charlot en arbre pour s'introduire chez l'ennemi. Mettre l'humour au service d'une puissante prise de position étant le credo chaplinesque, il s’attarde ici sur les horreurs de la guerre causées par l'Homme lui-même. Et ce traitement par la légèreté humoristique n’enlève pas à ces horreurs leur gravité, bien au contraire. Goethe disait : « Le meilleur moyen de fuir le monde est l’art, et c’est aussi le meilleur moyen de le pénétrer ». Par la pantomime, Chaplin propose alors à son spectateur un divertissant moment de rire le confrontant dans le même temps à la dure violence de la guerre, à ce qui la constitue, à la manière dont les corps se façonnent pour y mourir.
Il y a par ailleurs un point que je souhaite éclaircir. Entendons-nous, dans le film, les Allemands sont montrés d'une manière grotesque et caricaturale tant dans leur gestuelle que dans leur maquillage. Chaplin soutenait l'entrée en guerre des États-Unis dans le conflit européen, aussi serait-ce contradiction que montrer son ennemi sous son meilleur jour. Mais considérer Charlot soldat comme une simple caricature de propagande me semble une erreur incommensurable. Chaplin se sert ici de la propagande de guerre pour montrer les combats incessants dans les tranchées, les dortoirs inondés par la pluie, les dégâts des explosions, l'errance des civils innocents ; le film relève moins de la propagande anti-allemande que d’une intention de montrer la guerre étant ridicule elle-même, quel que soit le camp.
Chaplin réussissait sans cesse à joindre dans son cinéma muet une absence de parole audible à une position politique forte, et c'est là que me semble résider la puissance de son cinéma muet. Car s'il y a bien un art compréhensible de tous, c'est évidement le burlesque, le slapstick, le corps qui tombe, subit la contrainte de son environnement matériel, les postures physiques évocatrices d'elles-mêmes. Et encore de nos jours, ses films prennent un caractère tout à fait pertinent, par leurs profonds constats sur ce monde qui finalement n'évolue pas tant que ça. De cette manière, il n'a pas besoin d'utiliser de mots : il le montre par l'existence brute des corps, des êtres, ce par l'intermédiaire d'un petit homme à la démarche et la moustache si caractéristiques, vagabond victime du monde dans lequel il vit et condamné à errer dans les affres de la laideur humaine.