Attention, pépite. Là où l'on attendait un énième face-à-face franchouillard entre bobos débarqués de Paris et beaufs en treillis, Chasse gardée dégaine une comédie bien plus maligne qu'il n'y paraît. D'abord, il y a cette bande-annonce vicelarde qui vous vend du Nos pires voisins version campagne profonde, disputes de clôture, guet-apens au lance-pierre, le grand jeu, pour mieux vous embarquer dans un film qui ose prendre la chasse à bras-le-corps sans jamais tomber dans le pamphlet donneur de leçons. Le réalisateur Frédéric Forestier manie la mèche courte (la pluie de clichés sur les Parisiens incapable de distinguer une betterave d'un tracteur) et la mèche longue (ces consignes de sécurité répétées en boucle avant chaque battue) avec une maîtrise qui rappelle que la comédie populaire française sait encore faire mouche quand elle ne se prend pas pour du cinéma d'auteur.
L'originalité tient dans un pari risqué : défendre une pratique modérée de la chasse sans trahir ni les victimes d'accidents ni la tradition rurale. Le scénario fait œuvre d'équilibriste, opposant finalement un « mauvais » chasseur aux « bons », et c'est là que le film prend sa vraie dimension. Didier Bourdon, en chef de meute au passé sulfureux (le sketch culte des Inconnus plane sur chaque scène comme un fantôme bienveillant), a visiblement mis de l'eau dans son vin, mais quelle eau, quel vin ! Il incarne cette France cynégétique qui se prend au sérieux juste ce qu'il faut pour qu'on en rie sans mépris. Chantal Ladesou en agent immobilier véreux, Hakim Jemili en jeune papa dépassé, Camille Lou qui envoie du lourd : la distribution est un régal de seconds couteaux qui volent la vedette.
Mais ce qui fait décoller le tout, c'est le rythme. Les réalisateurs ont digéré la leçon des productions « Bande à Fifi » (ces flash-back sans cesse interrompus, cette énergie qui ne retombe jamais), et ils y ajoutent leur patte : un banquet moyenâgeux digne des Vikings de Fleischer, des chansons paillardes qui partent en live, et cette idée géniale de traiter la chasse comme un délire paramilitaire, miradors alignés, tenues camouflage, cors de chasse utilisés en clairons. On rit, on est secoué, et quand le générique se lève, on réalise qu'on vient d'assister à une comédie qui milite sans jamais être chiant. Ça s'appelle un tour de force.