Avec son affiche qui annonce la castagne, son héroïne adolescente et cette mention vantant « par les producteurs de la saga Harry Potter », Chasseuse de géants s’annonçait comme un film de plus pour un public à peine sorti de ses problèmes d’acné. Et pourtant, bien qu’il soit effectivement adressé à un public adolescent, il se révèle bien plus fin et malin qu’un énième film pop-corn.
L’adaptation de la bande-dessinée I kill Giants de Joe Kelly (qui signe le scénario du film) et J. M. Ken Niimura nous présente ainsi Barbara, une adolescente solitaire, qui vit avec son frère et sa grande sœur. Jeune fille revêche, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds, ce qui lui vaut quelques problèmes au lycée, où la nouvelle psychologue va tenter de la comprendre. Mais ce que cache Barbara pour elle, c’est qu’elle est persuadée d’avoir une mission à remplir, celle de repousser les géants qui en veulent à l’humanité. Dans un mélange de sorcellerie, chamanisme et de geekerie, elle assure différents rituels, pose des pièges et se donne corps et âme à cette tâche, convaincue d’être le seul rempart contre cette menace.
Barbara est ainsi une personnalité atypique, une marginale, traitée comme telle, et dont le comportement abrasif fait parfois des étincelles. Exaltée, elle a peu de proches, et qui pour la plupart ne la comprennent pas, acceptant du bout des doigts sa douce folie et ses épines. Sa psychologie est le noyau dur du film. La confrontation tant attendue entre le géant qui s’annonce est d’ailleurs réglée en peu de temps, car progressivement le spectateur comprend que le spectacle attendu est une diversion, pour mieux laisser échapper les zones d’ombre et les secrets de l’héroïne qui se voulait femme forte. La révélation de ce qui se trouve à l’étage de la maison familiale, brillamment présentée par une scène mystérieuse, sera l’un des moments forts, qui irriguera tout le reste du film une fois dévoilé.
Chasseuse de géants se termine avec une ambiguïté jamais éclaircie sur un élément central du film, là encore jamais vraiment présentée, mais fortement suggérée. Une hypothèse renversante à laquelle il est possible de souscrire, ou de se laisser convaincre par ce qui nous a été présenté. Dans un panorama du film de fantasy pour teenagers déjà bien chargé, où les représentants prennent parfois le public pour des imbéciles, Chasseuse de géants se révèle ainsi bien plus surprenant que prévu, dans la rudesse de son héroïne, charismatique, forte et fragile à la fois (Madison Wolfe, excellente) ou dans certains parti-pris narratifs.
Le film est une coproduction belgo-britannico-américano-chinois, tourné en Irlande et en Belgique, et les moyens employés sont bien différents de ceux pour Harry Potter, des mêmes producteurs (1492 Pictures de Chris Colombus, mais beaucoup d’autres sociétés sont impliquées). D’ailleurs, les effets spéciaux numériques sont clairement en dessous, malgré la réussite sépulcrale des Harbingers, créatures étranges qui viennent provoquer l’héroïne. Pour autant, la mise en scène d’Anders Walter est d’une grande qualité. Le réalisateur signe son premier film, après deux courts-métrages remarqués, son Hélium ayant même obtenu l’Oscar du meilleur court métrage en prises de vues réelles en 2019, et on retrouve des thématiques semblables dans ses travaux, qu’il s’agisse de la maladie ou du rapport entre la réalité et la fiction.
Chasseuse de géants n’a ainsi pas le faste des productions pour ado’, mais préfère utiliser une mise en scène et une photographie plus proche d’un certain cinéma indépendant, qui donne corps aux décors et aux personnages, bravo aux comédiens qui se sont impliqués, malgré un filtre numérique bleuté parfois trop évident. Quand Barbara parcourt la forêt environnante à la vérification de ses pièges ou des signes de l’arrivée de géants, l’espace est mis en valeur, créant une angoisse diffuse dans ses bois ténébreux. Dans ces beaux paysages naturels, la contemplation est invitée, mais la menace est bien là, agitée par Barbara.
Parfois estampillé « thriller dramatique », Chasseuse de géants est donc ce film fort, qui mise bien plus sur la psychologie de son personnage que sur le spectacle, sans artifices, avec une rugosité qui se dévoile peu à peu et dont les plus acérés éclats risquent d’écorcher le coeur du spectateur (malgré une fin peut-être trop apaisée, trop artificiellement douce). Une bien belle réussite, trompeuse sur la marchandise, pour mieux renverser les attentes.