Chi-Raq
5.9
Chi-Raq

Film de Spike Lee (2015)

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Pourquoi certaines œuvres sont-elles des "classiques" ? Œdipe, Les Misérables, Le Père Goriot, Macbeth, Faust, et affiliés. Tous ces noms, ces œuvres littéraires jouissant d'une aura écrasante, dont il est communément admis qu'elles méritent des études, des conférences, des analyses, des critiques, comme s'il allait de soi, du fait de la renommée de leur auteur, qu'elles doivent être connues. Mais pourquoi donc ? Pourquoi doit-on s'y intéresser à des histoires passées, racontées dans des langues datées ou mortes, qui virent le jour au sein d'un monde et d'hommes complètement étrangers nos mœurs, nos problématiques, notre univers ? N'est-ce pas juste une pratique pédante et snob, la recherche bien lourdingue d'un pseudo-raffinement artificiel dans nos références culturelles ?


Ce film répond à ces questions... et j'avoue que j'étais loin de m'y attendre vu ce que j'avais vu de Spike Lee : une mise en scène de maître au service d'un message toujours un peu lourd et parfois caricatural et superficiel sur les problématiques politiques américaines, où tout se voit réduit à la question du racisme. (Qui rejoint la vision simpliste au possible de réduire la guerre de sécession à un combat pour l'abolition de l'esclavage, occultant la dimension politico-économique de l'instauration d'un état fédéral centré sur l'industrie, et la présence d'Etats esclavagistes nordistes comme le Kentucky ou le Missouri). Ici la question du racisme se fait moins pesante, car le propos est hallucinant de pertinence : une cité (Chicago) vit une guerre de gangs (une guerre civile), où des gamins commencent à se prendre des balles perdues. Devant les drames, les femmes s'unissent, pendant que leurs hommes se tirent dessus, pour faire une grève du sexe jusqu'à se qu'ils fassent la paix. Aristophane adapté aux guerres de gang de Chicago... Chapeau


Les thèmes touchés ici, toucheront n'importe qui : le meurtre involontaire de gamins, des mères dévastées, des hommes violents, des hommes lâches qui font semblant de ne rien voir car la réalité est trop dure ; cela nous touche comme cela à touché Aristophane, bien loin en Grèce, il y a plus de 2000 ans. Spike Lee n'a pas fait une simple adaptation formelle de Lysistrate, il a adapté la substance pure du drame à notre époque. Et qu'il y ait une substance à communiquer, c'est ce qui fait un classique. C'est par ce film réalisé par un noir-américain que j'ai compris qu'Aristophane était un grand.


Dès le début la problématique est posée : environ 5000 américains sont morts en Irak et en Afghanistan, et plus de 7000 sont morts par balles à Chicago dans des fusillades de gangs. Le problème (d'un point de vue américain) est posé : dans sa cité, il y a une guerre civile non médiatisée. Puis les premières scènes sont un peu déroutantes mais on sent qu'il y a quelque chose : dialogues versifiés, une vulgarité trop poussée pour être naturelle mais qui finit par faire sens, qui correspond totalement à ce que le film raconte. Et petit à petit le machine se lance, on retrouve les ingrédients de la tragédie antique : le choeur/narrateur, le chant et la danse, en plus des dialogues en vers, le tout entrecoupé de moments correspondant à nos codes réalistes cinématographiques pour ne pas nous perdre. On alterne les moments poignants, les moments de farce, les numéros de music-halls qui vont de la mort d'une fillette de 7 ans et du constat du corps par sa mère, à la manifestation des maris frustrés, des numéros de comédies musicales rythmés par des alexandrins pornographiques et grotesques... Et le tout (car j'ai lu le drame original après) sans trahir l'esprit d'Aristophane, grand farceur, blagueur, au regard pur sur les problématiques de l'humanité. J'ai compris pourquoi il n'avait pas été oublié, pourquoi on le commente, le critique, l'analyse... C'est brillantissime


Mêlé aux audaces formelles et inventives de Spike Lee, on assiste à un bijou mêlant réflexion profonde sur le sexe et les sexes au phénomène sempiternel de la guerre civile.


De Spike Lee, si vous ne devez en voir qu'un... Et si vous n'aimez pas, vous saurez que vous n'aimez pas non plus Aristophane, qui est tout aussi vulgaire et pragmatique. En faisant abstraction de l'inévitable message racolleur sur Black Lives Matter, on a ici un pur chef d'oeuvre.

JulienCambra
10
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le 9 juil. 2025

Critique lue 11 fois

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