Voir le film

Pas vu de meilleure représentation du sorbonnard plus crue. Parisien de naissance, le film active en moi une nostalgie lointaine. Celle d'un Paris que je n'ai jamais connu, et qui fit rêver beaucoup de provinciaux et d'étrangers : une ambiance dévouée à la flannerie, aux cafés tendances du quartier Saint-Germain, à la drague, au baratin culturo-mondain, à la rencontre de personnages qui se donnent tous un genre vestimentaire mais aussi théâtral dans leurs intonations, leurs réflexions, leur paraître.


C'est aujourd'hui assez compréhensible que cela fasse rêver ; comparé au Paris post-coronavirus, on voit qu'il possible de loger dans une chambre assez facilement, de conduire sans soucis de circulation ou de stationnement, mais aussi la possibilité de rencontrer des gens qui ont de la conversation, tout le monde n'étant pas encore noyé dans un espace saturé de sons et d'images continuelles, et ne demandant pas immédiatement à son smartphone une vérification ou une illustration de n'importe quelle information nouvelle, que ce soit une adresse, une date historique, ou le nom d'un artiste. Pour se divertir, ou remplir sa journée, il n'y a pas d'autre choix que de passer du temps avec un autre être humain, qui chaque jour prend le temps de lire un nouveau livre, d'écouter un nouveau vinyle, pour pouvoir ensuite en parler et "faire l'intéressant" plutôt qu'être véritablement intéressant (même si cela peut parfois être le cas). Et pour les rencontrer ces autres êtres, il faut flâner, se rendre disponible à la rencontre en restant assis au café.


Le film est long pour nous faire plonger dans le drame des personnages, pauvres, désœuvrés et médiocres : ils barbotent dans l'Ennui et l'inutilité, qu'ils trompent par l'appropriation de petits fétiches compensatoires : un nouvel appareil technologique, un nouveau livre, une nouvelle veste, une nouvelle aventure amoureuse, un nouvel alcool qui sont toujours prétextes à ergoter, discuter, blablater, raisonner et donc remplir par une conversation, le silence angoissant de leur existence inutile. Le malaise, la nausée de l'éternel étudiant parisien, du sorbonnard s'y manifeste entièrement, et se symbolise dans la minuscule scène où l'on voit Sartre entouré de jeunes, en train d'ergoter en picolant. Car l'étudiant parisien est alcoolique, si hier c'était au whisky et aujourd'hui à la pinte de bière, il n'en reste pas moins que sortir boire dehors, ou se retrouver chez quelqu'un pour boire, est une pratique constante du baratineur sans perspective concrète.


Et la perspective ultime, de cet être urbain aux journées trop libres, c'est l'indéfinissable Amour. Amour qui est peut-être sa dernière croyance d'ordre religieux, irrationnelle, et qu'il n'avoue pas devant le constat pragmatique du déroulé des aventures amoureuses qu'il vit et qu'il voit : par intérêt, réduites au coït, aussi passagères qu'un brin de poussière auquel on voudrait pourtant donner la densité d'un roc. Alexandre oscille entre le stable et le volage, la maman et la putain. La volage n'espère plus rien des vulgarités de l'amour, ces culcuteries, et autres niaiseries d'hommes et de femmes qui voient un futur, un destin, un accomplissement à partir d'une nuit passée à baiser ; de ce fait elle ne voit plus d'autre expression d'amour véritable que dans la procréation, tout couple qui ne ferait que baiser ne fait par là qu'exprimer tout haut sa stérilité et sa vanité, et comme tout les couples font ça, elle n'accorde aucune importance à son monde et aux gens qui le peuplent, elle est la vraie nihiliste derrière ceux qui se donnent des grands airs, elle ne voit pas pourquoi il faudrait pleurer la disparition de rien : peu importe que tout brûle. Tandis que Marie, la fille stable, ne rêve que de couple en concédant aux nouvelles mœurs de l'époque libertaire mais qui la fond profondément souffrir une fois qu'on sort du bla-bla et qu'elle est confrontée au fait de voir l'homme qu'elle aime coucher avec une autre devant elle.


Le film soulève brillamment, et sans aucune concession, les hypocrisies et affects des problématiques amoureuses et existentielles des jeunes citadins (au moins parisiens, et peut-être européens) post-deuxième guerre mondiale. L'ouverture effective de l'époque du désœuvrement généralisé, dans l'environnement urbain fait de pierre, de béton, de voitures ; loin de l'ancienne campagne fourmillante de vie animale et végétale, où l'homme est soumis aux aléas du climats, et à la réalisation continuelle de tâches diverses et essentielles pour se nourrir, se chauffer, et dormir. Désormais dans la ville, l'homme est complètement libre, et il en souffre, car cette liberté n'est aucunement épanouissante. Il n'est pas sorti du travail dur pour accéder à la lumière mais au vide. Ce film est l'illustration cinématographique la plus pertinente concernant les problèmes existentialistes de l'homme moderne, qui n'est plus "ni un enfant, ni un soldat, ni un fou, qui eux seuls sauveront le monde" car, ils sont désormais les seuls à pouvoir en jouir véritablement ou y trouver une mission.


Un des autres point très positifs personnels, c'est la forme. Bien que le film soit sorti en plein dans la nouvelle vague, l'esthétique, la lumière, les plans posés, le noir et blanc soigné font penser aux films français de l'époque précédente ; tout en traitant un sujet et des problématiques contemporains du film. Je ne sais pas si le mélange est en réussi en soi, mais en tout cas il me plaît à moi. Le jeu est parfois un peu déroutant, il faut un peu de temps pour y rentrer au début, les dialogues sonnent très artificiels, et alambiqués (principalement avec Gilberte...). Et paradoxalement, j'aurai parfois aimé que le film soit même plus long, on voit souvent de quelle manière les personnages arrivent à tromper l'ennui mais assez peu de fois (comparativement à la longueur du film, il doit bien y avoir quand même quelques dizaines de minutes) de moments où on les voit s'ennuyer, sans recours, sans tricher ; avant de ressentir avec eux le moment où ils en sortent quelque qu'en soit la manière.


Le visionnage fini, c'est quasiment une discussion philosophique qui s'achève. On en sort avec des idées, des réflexions, des affects, des questionnement intérieurs dignes de ceux d'Heidegger concernant l'être et le bavardage, de Sartre évidemment, ou de Vargas Llosa dans "Tours et détours de la vilaine fille" (une pépite à lire !)


Un très grand film !

JulienCambra
9
Écrit par

Créée

le 7 juil. 2025

Critique lue 5 fois

JulienCambra

Écrit par

Critique lue 5 fois

D'autres avis sur La Maman et la Putain

La Maman et la Putain

La Maman et la Putain

8

Aurea

540 critiques

"Et vous aurez vécu si vous avez aimé"

Un titre qui ne laissait pas de m'interpeller depuis que je l'avais entendu : la maman et la putain, ces deux images de la femme entre lesquelles l'homme oscille depuis toujours, la mère,...

le 19 juin 2022

La Maman et la Putain

La Maman et la Putain

8

Sergent_Pepper

3176 critiques

Bavards du crépuscule

Le cinéma français vous indispose ? Le noir et blanc vous intimide ? 3h30 de film vous découragent ? La Nouvelle Vague vous irrite ? Le bavardage devrait selon vous être réservé au théâtre...

le 20 mai 2020

La Maman et la Putain

La Maman et la Putain

7

guyness

895 critiques

Le faux, c'est l'au-delà

Si, au cœur de ces trois heures et demi de maelström sentimental, on rate cette phrase (celle de mon titre), lâchée par un Alexandre visionnaire, on passe peut-être à côté de l'essentiel. Il proclame...

le 11 août 2013

Du même critique

La Maman et la Putain

La Maman et la Putain

9

JulienCambra

2 critiques

Minables misères du mondain germanopratin

Pas vu de meilleure représentation du sorbonnard plus crue. Parisien de naissance, le film active en moi une nostalgie lointaine. Celle d'un Paris que je n'ai jamais connu, et qui fit rêver beaucoup...

le 7 juil. 2025