J’ai ce pauvre document Word qui traîne sur mon ordi depuis des lustres. En plein milieu de mon bureau hein, histoire que je l’oublie pas. A peine quelques kilooctets pour justifier son existence, pas bien lourd. Et les choses tourbillonnent autour de lui. Les pages internet s’ouvrent et se ferment, des films se lancent, même le fond d’écran change. Les saisons passent, et il reste là, inamovible, comme incrusté sur l’écran.

Je n’y pense plus vraiment… En fait c’est faux, je l’ignore, il m’insupporte un peu ce petit fichier. Il me met mal à l’aise.

Ce fichier Word, il a éclos après mon premier visionnage de Chungking Express de Wong Kar-Wai. J’étais alors en pleine effervescence asiatique. Le film m’a troublé, sans que je puisse dire pourquoi. Je ne l’ai pas vraiment aimé ce film, la première fois. En fait il me dépassait un peu. Peut-être trop grand, je manquais de recul.

Ces deux histoires d’amour me paraissaient sans lien. J’essayai coûte que coûte de les relier, un film coupé en deux comme ça, ça n’a pas de sens. Les jours passant, j’ai vu d’autres films, lu d’autres choses, mais celui-ci me hantait. J’étais déjà passé à côté d’un film sans m’en formaliser, après tout tant pis pour moi. Mais celui-là était tenace.

Le petit fichier du milieu de mon écran, je l’ai rempli de mots, je l’ai nourri. Il a tout vomi ! C’était à s’arracher les cheveux. Aucune autre solution que de revoir ce film. Non sans appréhension…

Connaissant désormais la trame globale du film, j’ai pu la suivre d’un œil distrait et chercher autre chose, au-delà, au travers de l’œuvre. Quel est le lien entre ces personnages, à quoi peuvent-ils bien penser dans le vacarme et le grouillement de la ville.

Tellement seuls… Ils sont si seuls, si vulnérables. Ils sont humains et n’auront de cesse de chercher leur place dans cette ville sans pitié. Pas d’explication, pas de théorie. Une spontanéité qui sera toujours plus vraie que le plus technique des long-métrages. Pas d’intellectualisation à outrance. Chungking Express est absolument vrai puisqu’il est absolument unique.

J’avais tout faux. Jamais un film n’aura eu une telle unité, une telle entièreté. C’est un film intime, personnel, qu’il faut voir lorsqu’on croit avoir compris quelque chose pour qu’il nous enseigne à quel point rien n'a de sens. Un film pareil, on mûrit avec. Et le petit document Word, il ne quittera jamais vraiment mon champ de vision, n'attendant que d'être nourri pour rendre quelque chose, pour ne plus être simple spectateur mais désormais humble artisan de sa propre expérience artistique.

Créée

le 15 oct. 2016

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Neeco

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