Citizen canne, ils en font un film.
Citizen Kane c'est un film célèbre, réputé, porté aux nues, un film qu'il semble devoir être de bon goût d'apprécier dorénavant, un film au sujet duquel beaucoup perdent leur objectivité. Mais j'ai pas envie de mettre 10 juste parce que ça ferait bien.
Citizen Kane...
Dans ces deux mots mis bout à bout, à l'instar du fameux « rosebud », sont cristallisés un ensemble de concepts : la réputation, le pouvoir des mots, l'ombre et la lumière, l'ascension et la chute, la célébrité et la solitude, les choix et le destin, l'énigme existentielle d'un homme vu au travers des yeux d'autrui ; des faits rapportés dont la subjectivité intrinsèque nous amène à nous questionner sur leur fiabilité.
Pour ce que j'en ai vu, le film de Welles est avant tout un film sur les mots. Les mots qui lient les hommes, ceux qui les déchirent, ceux qui servent à séduire, ceux qui servent à contrôler, ceux qui font et défont les destins, ceux qui bâtissent les personnes et leur réputation ; enfin, les mots par lesquels tout commence et ceux par lesquels tout s'achève.
L'histoire commence d'ailleurs par une manipulation des mots : un résumé de la biographie de Kane ; et par définition un résumé constitue un choix de son auteur de choisir certain mots ou certaines phrases plutôt que d'autres. Le destin de Kane est scellé par un contrat, celui signé par sa mère. Il décide de « s'amuser » à diriger un journal, dont les mots choisis vont influencer les lecteurs. Kane est un homme dont le verbe séduit, dont les réparties sont irrésistibles, et dont le talent oratoire l'aurait conduit à une belle carrière politique si un scandale mis au jour par une lettre puis un titre de journal ne l'avait pas arrêté.
La narration, qui passe par le prisme du personnage de Thompson, toujours dans l'ombre et souvent de dos, constitue un puzzle fait de pièces de témoignage. Elle est forcément biaisée, pervertie, orientée. Ce qui est absolument fascinant dans le film de Welles, au-delà de l'aspect audacieux pour l'époque du découpage scénaristique , c'est qu'en réalité le spectateur ne saura jamais qui était vraiment Charles Foster Kane. La mémoire, les intentions et les ressentis des protagonistes témoignant de son parcours peuvent et doivent être mis en doute.
Objectivement, j'ai été un peu déçu par le film. Je l'ai trouvé un peu long et au rythme inégal. De plus, sa réputation de meilleur film de tous les temps, ainsi que l'avalanche de recommandations et de critiques dithyrambiques qu'il traine comme des casseroles le desservent plus qu'autre chose. Malgré tout, replacé dans son contexte (1941) Citizen Kane est une petite révolution en matière d'écriture, de narration et de mise en scène ; les mouvements de caméra et les cadrages sont résolument modernes, certains plans magnifiquement composés, le tout appuyé par des décors travaillés et des matte paintings remarquables, la musique et la photo sont d'une grande intensité dramatique, et les acteurs très justes.
Le meilleur film de son temps, sans doute.