Civil War
7.1
Civil War

Film de Alex Garland (2024)

« Nous avons rencontré notre ennemi et c'est nous encore » *

    Jamais peut-être depuis 1938 (et le canular fabuleux d'Orson Welles, qui le temps d'une représentation radiophonique de "La guerre des mondes" sema la panique aux Etats-Unis), une illustration dystopique n'avait eu une de résonance si profonde dans l'imaginaire collectif. Là ou parfois l’incarnation d'un futur sombre fait figure de catharsis, exorcisant une menace extérieure (monstres, extraterrestres) assez lointaine ou improbable, Civil War représentant une amérique fracturée et en plein guerre civile, s’inscrit dans une dynamique différente, plus anxiogène. La menace décrite ici est bien plus palpable, et dès les premières scènes, violentes, réalistes , c’est un sentiment diffus de nausée qui s’empare du spectateur.

    Les choix d'Alex Garland ne sont évidemment pas étrangers à cette sensation de malaise qui traverse le film. En donnant volontairement peu de contexte à son récit, le réalisateur, malin, entretient une confusion déroutante, perd un peu son spectateur puisqu'il ne le prend jamais par la main pour expliquer la situation: tout juste apprend-on que deux états (le Texas et la Californie (?)) se sont alliés pour faire sécession, et sont déterminés à renverser un président qui termine son troisième mandat. Le point de vue est radical, la construction du scénario resserrée autour de son arc de narratif principal : la progression d'un groupe de quatre journalistes de New-York à Washington (dans le but interviewer le président), à travers le chaos, quatre témoins incrédules de scènes de guerre urbaine atroces.

    Ces journalistes, Joel et surtout Lee, reporters pourtant aguerris, impliqués déjà dans de nombreux conflits armés hors de leur pays, Samy plus âgé et la jeune Jessie admiratrice et protégée de Lee, assistent à la déliquescence de leur pays, emportés au cœur de ce déferlement de violences de cette folie meurtrière. Leur vocation est de rendre compte, de photographier, Lee dira que l'interprétation est ensuite l'affaire des autres. Mais là encore, Garland interroge leur condition plus qu'il ne la justifie ou la glorifie, questionnant implicitement le besoin d'adrénaline de ses personnages comme moteur de leur volonté permanente d'être au cœur du conflit, l'opposant au caractère indispensable de leur mission.

    Bref appréhender Civil War , n'est pas simple. Certains à coup sûr en détesteront l’aspect prophétique terrifiant, d'autres remettront en question avec raison également, l’absence de développement politique, mais pour les autres la dernière création du metteur en scène britannique restera comme un objet profondément impactant par son propos donc, mais aussi par ses propositions cinématographiques.

    Avec un budget relativement modeste pour un film de cette ampleur (50 millions de dollars), la production A24 remet un coup de projecteur sur la question qui agite les critiques de cinéma ces derniers temps, celle de la définition du blockbuster d'auteur . Civil War est sans conteste un film d'auteur, tant Alex, l'obstiné, y impose son approche et ses points de vue, mais c'est également un grand film sur un plan purement cinématographique. Les scènes d'action tendues, bénéficient d'une composition exemplaire, la lumière des scènes de jour est assez extraordinaire, le son assourdissant des explosions et tirs est d'un réalisme tout à fait inhabituel (non je n'oublie pas la masterclass du boss sur ce point dans le "soldat Ryan"). Et évidemment, il y a LA scène, cette scène finale qui dure une bonne vingtaine de minutes (probablement), de nuit, dans une ville de Washington telle que nous ne l'avons jamais vue au cinéma, une scène d'une belle tension, une grande séquence d'action également, qui dénoue l'enjeu dramatique esquissé , on le comprend à cet instant, dès le début.

    Mais, l'œuvre est avant tout un bijou subtil de narration par l'image, -effets de style faciles objecteront certains- mais le développement et l'évolution du caractère des personnages féminins par la mise en lumière de l'approche de leurs travaux photographiques, l'une, Lee utilisant la couleur pour monter la réalité crue, l'autre Jessie, photographiant à l'inverse en noir et blanc pour marquer son recul et probablement donner un peu d'élégance à ce qu'elle voit. Enfin Garland développe tout un jeu de contrastes par le son, les longs moments de silence total après une explosion, instants d'introspection et d'assimilation de l'horreur et ces scènes de poésies presque macabres lorsque les étincelles enveloppent la nuit dans le silence également ou lorsque Jessie se perd dans la contemplation lorsque le paysage qui défile devient flou.. Oui ce Civil War est aussi une beau film

    *Titre (traduit) de l'article du NY times consacré au film

Yoshii
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à sa liste Les meilleurs films de 2024

Créée

le 15 avr. 2024

Modifiée

le 16 avr. 2024

Critique lue 3.9K fois

83 j'aime

16 commentaires

Yoshii

Écrit par

Critique lue 3.9K fois

83
16

D'autres avis sur Civil War

Civil War
Yoshii
8

« Nous avons rencontré notre ennemi et c'est nous encore » *

Jamais peut-être depuis 1938 (et le canular fabuleux d'Orson Welles, qui le temps d'une représentation radiophonique de "La guerre des mondes" sema la panique aux Etats-Unis), une illustration...

le 15 avr. 2024

83 j'aime

16

Civil War
Plume231
4

Apocalypse Flop!

Ouais, même en poussant au maximum le curseur de sa suspension d'incrédulité, c'est franchement difficile de trouver une once de vraisemblance quant au fait que si la présence du président des...

le 18 avr. 2024

74 j'aime

11

Civil War
dagrey
8

Road trip dans une Amérique dévastée par la guerre civile....

Quatre reporters traversent une Amérique plongée dans la guerre civile qui, dans un futur proche, est plus que jamais au bord du gouffre.Civil war est une fiction dystopique d'Alex Garland sortie sur...

le 18 avr. 2024

31 j'aime

35

Du même critique

Il reste encore demain
Yoshii
8

Des lendemains qui tabassent

Sorti en Italie au cœur de la vague d'indignation suscitée par l'assassinat de Giulia Cecchettin par son ancien petit ami (le 106ème féminicide en 2023 de l'autre côté des alpes), "C'è ancora...

le 12 mars 2024

84 j'aime

3

Civil War
Yoshii
8

« Nous avons rencontré notre ennemi et c'est nous encore » *

Jamais peut-être depuis 1938 (et le canular fabuleux d'Orson Welles, qui le temps d'une représentation radiophonique de "La guerre des mondes" sema la panique aux Etats-Unis), une illustration...

le 15 avr. 2024

83 j'aime

16

Le mal n'existe pas
Yoshii
9

Le soleil se couche à l'est

悪は存在しない est une ode silencieuse à la nature, un lent poème bercé par une douce musique mêlant en sourdine les cordes d'un violon et celles d'un piano. Une mélodie de la vie sauvage qu'accompagnent...

le 22 avr. 2024

61 j'aime

15