Une œuvre à aduler ou à détester, mais une œuvre à voir


Le cinéma français n’est pas mort. Même si Climax n’emporte pas forcément l’adhésion, il est vital de se ruer en salle pour le voir, et ce pour deux raisons. D’abord car il est trop rare de voir ce genre de projet se concrétiser dans le cinéma français tant l'aide financière des institutions publiques est minime, voire inexistante. Idem pour les producteurs qui refusent la prise de risque et la distribution restreinte en salles compte tenu de son interdiction aux moins de 16 ans. On compte les films français "de genre" de ces dernières années sur les doigts d'une main. Il est donc important pour l’avenir du cinéma français de soutenir ce genre d'initiative. Gaspar Noé semble le dire explicitement en préambule puisque s'affiche dans son générique :



Film français et fier de l‘être.



Ensuite, la seconde raison est le fait que, bien que le fond de l'Œuvre de Noé soit toujours discutable, son talent de réalisateur et de metteur en scène est difficilement contestable. Et encore une fois, Noé se livre à un exercice de style époustouflant, il nous en fout plein les mirettes de la première à la dernière image (et ce n’est pas du foutre cette fois). En prime, des plans séquences étourdissants grâce à une réalisation organique d'une agilité telle qu'on dirait que Noé a scotché sa caméra sur le cul d'une mouche. La lumière, alors qu'elle était déjà centrale dans Love, permet ici une photographie ultra-stylisée, sculptant et magnifiant les visages et corps de ses personnages. Chaque plan qui compose Climax est un choc visuel. Le propos chez Noé est aussi violent que la réalisation est délicate, et ce contraste finit par hypnotiser le spectateur.


Fissure du lien social


Rajoute à ce souci d’esthétisme une BO de malade (mais alors de MAAAALAAAADE !), tout aussi centrale. Noé dépense la moitié de son budget dans les droits d’auteurs et on comprend pourquoi : 95 mn de musique non stop, aucune scène silencieuse, permettant une immersion totale du spectateur, alors qu’elle était déjà bien engagée par le cadre (lieu huis clos, sans fenêtre ni lumières naturelles, des plans séquences à rallonge, une action se déroulant quasiment en temps réel). La playlist est lancée, elle est pop et énergisante, et met le spectateur dans un enthousiasme tel qu’il a rapidement envie de faire partie de cette soirée.


L’ambiance est bonne, ils sont tous de différentes ethnies, cultures, religions, sexualités, genres mais ici tout le monde est libre, le jugement n‘est pas admis (Noé dépeint l’idéalisme d’une France multiculturelle et multiraciale). S’ouvre une scène chorégraphique mémorable, la belle troupe (d’une quinzaine de personnes) triomphe par sa force et son unicité, avec un immense drapeau français trônant en maitre sur la scène. Le symbolisme est fort chez Noé.


Après cela, les gens se divisent en binômes, des rapports plus intimes s’installent, on parle de tout et de rien, les discussions s’enchainent sans souci d’importance, les gens se parlent mais ne s’écoutent pas, des divergences émergent, ils se disputent, s’éloignent, tombent dans un discours populiste ou réactionnaire (l’avortement, le couple libre ou l’homosexualité sont brièvement abordés de façon volontairement superflue). Rupture de la cohésion sociale. Au même moment, la musique se fait plus insistante, pulsative.


Semble ensuite être dépeint une société de plus en plus individualiste représentée par une nouvelle scène chorégraphiée, où la troupe ne danse plus ensemble, mais chacun danse à tour de rôle en free style pendant que les autres regardent. Puis cette même société déjà divisée devient consumériste : la sangria représente notre société de consommation. Les gens en boivent, elle n'est pas forcément bonne, mais ils en reprennent. Elle monte à la tête.
Le spectateur commence petit à petit à se crisper, un sentiment de rupture et d’étouffement se fait sentir, le petit cocon sécurisant dans lequel il pensait être bien loti devient anxiogène. Mais comme disent les protagonistes du film : “allez prend un autre verre, amuse-toi, c’est la fête”. Il est interdit d’être triste. On doit s’amuser coûte que coûte, même si on sait que rien ne va au fond. Cette insistance face à un bonheur forcé finit par mettre le malaise, et la BO épouse ainsi parfaitement la tension latente du propos, avant de sombrer dans la frénésie la plus totale.


Pourtant, malgré leurs efforts, quelque chose de va pas. Tout le monde se sent bizarre. Quelqu’un a mis de la drogue dans la sangria, à l’insu des autres. Des tensions se créent, on cherche un bouc émissaire, la cible est toute trouvée : la seule personne qui ne boit pas, un musulman. Il est donc rejeté de la soirée (faisant écho à l'islam que certains veulent bannir du territoire). Malgré cela, conséquence de l‘individualisme et de la société de consommation, ils finissent par sombrer complètement. L’ambiance bonne enfant s’électrise, les beats sont maintenant assourdissant, le tout vire à la techno agressive. Noé dresse le portrait d'une société en perdition, sans repère ni cohésion.


Le spectateur ne sait pas vraiment où il va. Il n’a que ses sens pour se guider, alors il y va à l’instinct, il se laisse prendre, s’y jette corps et âme, hypnotisé. Grosse erreur ! Parce que lorsque Noé est sûr d’avoir conquis son spectateur, il commence à le lâcher dans la fosse. Le film musical est loin derrière, le divertissement se meurt et on l’on finit comme à chaque fois chez Noé par tomber dans un psychédélisme hardcore expérimental.


Art contemporain ?


Pour revenir sur la forme, le cinéaste commence par démonter la logique scénaristique type “Introduction - élément perturbateur - péripéties - dénouement”. Il ne se gêne pas à balancer la scène finale en ouverture, avec générique de fin, puis le générique d’ouverture au bout de 45 mn. Il détourne même les slogans putassiers qu’on nous sort aujourd’hui avec un petit “tiré d’un fait d’hivers de 1996” complètement bidon.
Sa moquerie de la construction narrative et de l‘exploitation commerciale va même plus loin : les quinze premières minutes montrent sur une vieille VHS les personnages face caméra passant un casting. On peut y voir une double lecture : est-ce que ce casting est celui des personnages pour être sélectionnés dans la troupe ou est-ce le casting des vrais acteurs pour jouer dans le film ? Ainsi, Noé peut donner cette impression d’inclure dans son œuvre l’envers du décor en dévoilant une des phases préliminaires à la réalisation du film, c’est-à-dire le choix des acteurs. On peut également apercevoir durant cette scène des vieilles VHS empilées sur le côté, qui seront toutes les œuvres auxquelles Noé fera référence dans son film (Suspiria pour l’école de danse et la descente aux enfers, Sofia Boutella rendant hommage à la légendaire crise de folie d’Isabelle Adjani dans Possession,...). II est donc intéressant de se demander s’il n’a pas inclus les coulisses de son film à l’intérieur dans ce même film. Ainsi ici, on ne sait pas quand commence l’œuvre ni quand elle se termine puisque Noé s’amuse à bousculer tous nos repères. Il nous prive de toute rationalité pour nous laisser démuni avec uniquement nos émotions, pour mieux nous anéantir.


Climax pourrait en ce sens presque s’apparenter à de l’art contemporain. Comme disait Bourdieu :



Toute une partie de l’art contemporain n’a pas d’autre objet que
l’art lui-même



Ainsi, avec Climax, la forme prend le pas sur le fond, les deux ne feraient qu’un. C’est ici le questionnement central : un film qui ne raconte concrètement rien (dans la logique scénaristique actuelle) est-il un film ? Il faut rappeler que beaucoup des premières œuvres cinématographiques étaient entièrement abstraites, purement intuitives et sans approche intellectuelle.
C‘est surement en cherchant à répondre à cette question, à savoir si un film purement sensitif/intuitif est réellement un film, que les avis vont radicalement diverger.


Une œuvre vaine


Certains vont se contenter d’apprécier l’expérience qu’est Climax, soit un délire clippesque tripant montrant l’individu dans toute sa radicalité (parce que oui, chez Noé on frappe les femmes enceintes dans le bide, on viole à tour de bras, on se fait fister). D’autres ne vont voir qu’une forme de manipulation psychologique, par une esthétique ultra léchée pour camoufler une œuvre vide de sens. Et c’est bien le problème ! Autant Climax se relève être un bijou dans la forme, Noé trouve rapidement ses limites et son talent n’a d’égal que la vacuité de son propos. La chute est encore plus rude que le démarrage était euphorisant.


Noé semble se perdre dans son propre trip en sombrant petit à petit dans une forme de violence physique et psychologique gratuite, facile, en tirant sur la corde sensible (oui, tuer un enfant ou un animal dans un film fait toujours un petit pincement au cœur) et en se limitant à une démonstration pure. On en vient vite à certaines séquences déconcertantes, où l’horreur est magnifié : Noé va jusqu’à styliser une scène d’overdose. Il semble s’excuser du pire par une esthétique soignée.


L’objet du film finit par n’être que le film lui-même (pour paraphraser Bourdieu). Le spectateur ressort galvanisé pour la soirée, lessivé également, mais après quoi? Climax se révèle choquant mais pourtant jamais transgressif (là où Irréversible l’était). Voulant enfoncer des portes ouvertes, Noé finit par se regarder le nombril, parce qu’il n’a rien de plus à offrir que son génie de réalisation. Le virtuose finit par n’être dans la dernière demi-heure que de la performance : avalanche de plan séquences, travelling, louping, tournoiements incessants, délires kaléidoscopiques où finit souvent par se dégager cette impression qu'il "se regarde filmer" de façon un peu narcissique, sans but précis, tel un Gus van Sant avec Elephant.


Dans le fond, avec Climax, Noé ne va nulle part et n’a rien de plus à offrir qu’une parabole sociale si symbolique qu’elle finit par n’être qu’un clin d’œil. Mais le spectateur est trop distrait par cet exercice de style tapageur, ébouriffant, qui vaut indéniablement le détour, mais n’offre pas de place au reste, alors qu’il y avait énormément de matière. Climax est un coup de coeur autant qu'il finit par être une déception.

acidRain
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le 21 sept. 2018

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acidRain

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