À Arles, le vol d’une paire de fesses peinte va bouleverser vingt-trois ans de mariage.
Marc-Antoine, chauffeur d’une benne à ordures, menait jusque-là une existence tranquille entre sa femme, ses deux enfants et les amis du café. Lorsque disparaît la « Fanny » du club bouliste, il propose de la repeindre. Cette effigie féminine aux fesses dénudées appartient à une ancienne tradition : l’équipe battue 13 à 0 doit s’agenouiller et l’embrasser. Son tableau connaît un tel succès que Marc-Antoine se découvre bientôt artiste, modèles nus et commandes lucratives à l’appui.
Alors l’une des plus grandes vedettes du cinéma français, Fernandel porte presque entièrement le film. Son personnage est attachant : une nuit d’insomnie, un crayon lui révèle un talent jusque-là ignoré. Cette vocation tardive dérègle pourtant son ménage. Mélanie supporte mal les femmes déshabillées qu’il peint et comprend moins encore l’admiration que lui voue Hélène, la serveuse du café. Marc-Antoine quitte alors le foyer pour travailler en Camargue, accompagné de cette muse avec laquelle sa relation restera platonique.
Plus connu pour Monsieur Vincent, récompensé par un Oscar d’honneur en 1949, Maurice Cloche s’intéresse ici à un homme ordinaire découvrant soudain qu’une autre vie était possible, et à une épouse désemparée par sa métamorphose.
Adapté d’un roman d’Yvan Audouard, qui signe également les dialogues, Cocagne puise à bonne source. Journaliste au Canard enchaîné pendant près de trente ans, écrivain, conteur et enfant d’adoption d’Arles, Audouard connaissait intimement cette Provence. Tourné à l’automne 1960 en studio, mais aussi à Arles et en Camargue, le film montre les arènes, les rues, les cafés et les paysages d’alors. Le choix de la ville permet naturellement d’invoquer Van Gogh, qui y séjourna de février 1888 à mai 1889 et y réalisa environ 300 peintures et dessins.
Tout ce Midi de cinéma repose sur une solide troupe. Andrex, Rellys et Paul Préboist apportent quelques véritables sourires. Dora Doll donne à Hélène une bienveillance qui évite la simple tentatrice. L’Italienne Leda Gloria, célèbre épouse de Peppone dans les Don Camillo, rend compréhensible la méfiance de Mélanie. Léon Zitrone apparaît dans son propre rôle pour interviewer le nouveau peintre.
Cocagne conserve les limites de cette aimable fantaisie. Certaines péripéties sont amenées avec maladresse, l’histoire secondaire du jeune couple franco-italien alourdit le récit et le rythme se relâche par endroits. La morale finale, qui ramène chacun vers le foyer et la vie simple, surprend peu. Le ton bon enfant, les dialogues méridionaux et Fernandel empêchent toutefois l’ensemble de devenir pesant.
Avec 1 853 002 entrées en France, le public de 1961 répondit présent. Pour Audouard, le mot « cocagne », intraduisible sans l’accent, exprimait le plaisir, l’admiration ou la stupéfaction : une manière joyeuse d’accepter le destin. L’édition DVD de kiosque parue en 2009 lui rend moins bien justice, tant l’image accuse son âge. Il subsiste un charme que la technique n’efface pas. Modeste et imparfait, Cocagne laisse le souvenir de 92 minutes agréables, passées au soleil d’une Provence peut-être rêvée, mais accueillante.