Satire au vitriol du Japon d'après-guerre et de sa relation ambivalente avec la puissance américaine qui, si elle a retiré son gouvernement d'occupation en 1952 (hors le cas particulier d'Okinawa toujours sous dominion US dans les années 1960), a laissé aux Japonais une Constitution, des emprises militaires un peu partout et surtout un pays en pleine mutation qui doit se forger après la défaite une nouvelle identité. Après la guerre et les bombardements, le soft power.

Kinta le principal protagoniste incarne bien cette jeunesse paumée entre deux mondes. Disons-le clairement, il est un peu baka (demeuré) sur les bords, porte sur lui tout l'attirail du jeune yankee jusqu'au blazer sur lequel est écrit un Japan ostentatoire, et se fait manipuler assez facilement.

Sa copine, Haruko, comme beaucoup des filles pauvres de la ville, est tiraillée entre ses sentiments personnels et la pression pour se vendre aux marins américains, pression familiale qui voit là une opportunité financière, mais aussi l'envie de ressembler aux jeunes filles des films, sortir dans les cabarets, s'amuser, danser et s'habiller à l'occidentale. Dans une remarquable inversion des valeurs, la mère prend en exemple la fille aînée qui se prostitue et ramène de l'argent à la maison. Corruption jusque dans la cellule familiale.

Kinta est un chimpira, un petit voyou qui traine avec un gang de yakuzas. Ces derniers sont montrés comme particulièrement opportunistes et crapuleux, ils n'hésiteront d'ailleurs pas à se voler entre eux. Avec l'aide de voyous mieux implantés -- et c'est intéressant de noter qu'ils sont étrangers eux aussi (un sino-japonais, un américain d'origine japonaise), ils vont développer une ferme de cochons grâce aux déchets qu'ils sortent illégalement de la base navale américaine. Au-delà de la métaphore assez évidente, on pourrait dire que la merde américaine sert à nourrir les Japonais, qui eux-mêmes se comportent comme des cochons par leur cupidité et leur manque de culture et d'ambition.

Imamura montre ici un peuple très complexé, devant un défilé américain le public commente que "ce n'est pas la force d'autodéfense japonaise qui serait capable de ça". Les filles lorgnent du côté des marins, et pas uniquement pour l'argent. D'ailleurs les marins sont toujours montrés comme grands et costauds, et ils n'hésitent pas à maltraiter physiquement les Japonais quand ils en auront l'occasion. Les flics japonais en prennent pour leur grade, entre inutilité et complicité des différents trafics.

Il est à noter qu'il reste peu de figures vertueuses : le père de Kinta, modeste pêcheur honnête, malheureusement alcoolique et impuissant à redresser sa famille. Il a perdu son fils aîné à la guerre. Comme Imamura qui a perdu son frère aîné. Et le yakuza interprété par Tetsuro Tamba, malade durant tout le film, mais qui incarne une figure patriarcale et la droiture à l'ancienne au milieu d'une société qui se désagrège.

Un film très personnel et très critique, mais pas dénué d'humour pour autant : le final avec son lâcher de cochons dans la ville, le quiproquo avec les radios volées à l'hôpital, le cadavre donné à manger aux cochons. Imamura a jeté un sacré pavé dans la mare.

Créée

le 27 oct. 2024

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Yushima

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