La récurrence des rêves ou des cauchemars peuvent encore inspirer, autant qu'effrayer. Mais la démarche de Bertrand Bonello (Zombi Child) est dans une osmose de ces deux sensations. De même, il ouvre des perspectives visuelles à travers une esthétique hybride, mêlant des plans de vue réels, de l'animation traditionnelle et du stop-motion. Tout cela constitue pourtant une lettre à sa fille et à la génération qui l'accompagne, car celle qui la précède semble déjà dans un précipice des plus vertigineux. À l'heure des réseaux sociaux, l'interface d’un écran devient la seule échappatoire, ou presque, pour une jeune adolescente, confinée chez elle.


La sombre période ne sera jamais citée, car la solitude peut prendre plusieurs formes, si bien qu’on se sentirait obligé de surveiller chaque écart de conduite dans la rue, en traversant un passage piéton quelconque. Une jeune fille anonyme (Louise Labeque) est alors au centre des attentions, où elle invite la fantaisie et des rêveries de plus en plus sordides pour se protéger d’un monde violent et à l’agonie. Le message d’un père ouvre et ferme le récit comme une couverture qui viendrait cajoler une enfant qui a tout à découvrir par une expérience intense notamment par l’échec cuisant de ses aînés, souvent absents ou peu utiles dans leur ascension. La youtubeuse Patricia Coma (Julia Faure) vient alors révéler les maux d’une société qui se croit aux commandes du libre-arbitre. Or, il n’en est rien selon ses dires, simplement, car elle-même se fourvoie dans ses transitions et dans ses sujets qui ne témoignent que de la profondeur de son âme, creuse et également solitaire.


L’angoisse de l'adolescence passe ainsi par les limbes, des emboîtements d'archives et de narration sous divers formats. C’est un état de « Coma » conscient, délivré par un cinéaste qui a la lourde tâche de réconforter une génération qui se rapproche déjà trop vite de la mort et d’une nuit américaine éternelle. Son discours est pourtant pessimiste sur les enjeux climatiques, qui ne semblent offrir aucun avenir à cette fille qui projette sa frustration et ses craintes dans une sitcom, faite de poupées Barbie et Ken. Le décalage du tempo comique, absurde et de la tension pimente la lecture de la farce, qui progresse avec une noirceur maligne, dans le seul but de transcender par l'imaginaire hypnotique. Des voix-off connus, viendront compléter ce tableau, où l’adolescente évolue par le prisme d’un décor fébrile, en plastique et loin de la réalité qui lui tend les bras.


En cherchant à manœuvrer du sensoriel, tantôt avec panache, tôt dans un ralenti, le film tente de libérer ses démons pour mieux les laisser filer. Ce qui peut sauver l’âme de l’héroïne tient en cette émancipation du regard des autres. Le projet fascine et emporte une bonne partie du public dans une forêt aux mille visages que l’on croît connaître. Entre les tutos répétés, qui peinent à se réinventer, et ce bourdonnement au coin de la chambre, où une dispute conjugale devient l’extension d’une affaire de meurtre, on erre également dans un milieu, bâti dans une passion épineuse, où l’humanité comme la nature saigne à l’écran. Le mot de la fin est en suspens et ne reste plus qu’à prendre son envol et quitter ce nid fantaisie pour une autre, dont on aurait pleinement le contrôle, pour peu que l’on se sente chez soi et bien entouré.

cinememories
7
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Le 5 juillet 2022

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thomaspouteau
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