Voyager, ce n'est pas seulement découvrir de nouveaux horizons mais aller au bout de soi-même, entreprendre un périple intérieur : cette idée banale est le propos central du film de Juho Kuosmanen qui, malgré quelques beaux moments que nous allons saluer, ne parvient pas à la sublimer.
Laura, une étudiante en archéologie, est hébergée par sa prof qui est aussi son amante. On la découvre dans une fête que donne cette dernière. Alcool à gogo, joutes intellectuelles, ambiance chaleureuse : tel est le cadre dans lequel évolue notre Finnoise d'héroïne. Elle apparaît timide, étrangère parmi les Russes qui, on le sait, ne se montrèrent pas toujours très amicaux envers la Finlande. Laura doit partir le lendemain pour Mourmansk, où elle rêve d'admirer de célèbres pétroglyphes. Elle rêvait aussi d'un voyage romantique avec son amoureuse mais celle-ci a dû annuler en raison d'obligations professionnelles. Tant pis, Laura décide tout de même d'y aller. Dans le train, elle va être contrainte de cohabiter avec Ljoha, un Russe tout ce qu'il y a de plus russe : alcoolique, mal équarri, limité intellectuellement, magouilleur. Mais débrouillard, et surtout avec un cœur gros comme ça. Qu’adviendra-t-il ?... Le suspense est très relatif...
Le film suit toutes les étapes convenues. La franche hostilité d'entrée de jeu de Laura envers un Ljoha bourré qui lui demande si elle vend son "cul" puis sa "chatte" et entend même y mettre la patte. L'envie de rentrer à Moscou et puis finalement non. Le butor qui peu à peu gagne ses galons, ici en débarrassant Laura d'un Russe agressif devant la cabine téléphonique, puis en l'emmenant chez une babouchka croquignolette, enfin en se cassant la gueule dans la neige (c'est si touchant !). Là, Kuosmanen a la bonne idée d'introduire un troisième personnage, qui relance un peu le récit : un compatriote de Laura, qui ne parle pas un mot de russe, accueilli par notre héroïne. Il est beau, joue de la guitare et est mieux éduqué que Ljoha. C'est pourtant lui qui la trahira, en lui volant sa caméra. Moralité : ne pas se fier aux apparences. Quant à Ljoha, il tirait la tronche depuis que son rival était dans le compartiment.
Puisqu'ils sont de nouveau tous les deux, il va bien se passer quelque chose dans ce train, non ? Oui, après un dîner somptueux au wagon-restaurant, à base de mauvais champagne et de sandwiches - parce qu'il n'y avait plus que ça. Un dessin réciproque achève d'embraser la relation : ils s'embrassent mais, juste après ce moment intense, se reprennent. Un vrai cliché. Arrivée à Mourmansk, Laura subit une déconvenue : impossible de se rendre sur le site en hiver en raison de l'état des routes. Heureusement, le prince charmant arrive sur son cheval blanc : avec lui, ça va être possible. Voilà qui fera céder les dernières digues. C'est beau comme au cinéma. Un film de propagande, suggère une plume de SC ? C'est vrai que la lesbienne remise dans le droit chemin par un vrai Russe viril, l'argument pourrait être sorti des tiroirs du Kremlin. Et l'image d'un pays dur mais fier que renvoie le film n'est sans doute pas pour déplaire à son tsar.
Mais on ne peut s'esbaudir devant les films d'Eisenstein et rejeter celui-ci pour une telle raison... C'est davantage le traitement du sujet, un peu trop prévisible et littéral, qui chagrine. Tous les clichés y sont : les chiens errants, les cornichons en pot, l'alcool avalé cul sec, les paysages ternes, la babouchka au chat (mais sans sa balalaïka), la contrôleuse raide (mais qui s'humanisera vers la fin du périple)...
Et puis la clope. Ça n'arrête pas. Je vais une fois de plus m'insurger contre ce suprême cliché-là, qui a déjà fait tant de dégâts. On m'objecte le réalisme, argument qui ne m'a jamais convaincu. Il s'agit plutôt d'une facilité, pour les acteurs, qui tirent du geste une contenance, comme pour le réalisateur, dont les répliques se voient efficacement ponctuées par cette vilaine habitude.
"On comprend mieux le présent si on connaît le passé", cette aphorisme lancé à Ljoha par une Laura recrachant ce qu'on lui a dit à Moscou est à l'image du film, qui enfonce un peu des portes ouvertes. Et use de grosses ficelles : ainsi le caméscope volé, cet appareil qui contenait "tout son Moscou" et servait un peu de doudou à Laura, est-il une invitation à définitivement rompre avec sa vie d'avant, pour rejoindre Ljoha ; ainsi l'attitude distante d'Irena renforce-t-elle le message subliminal envoyé à notre voyageuse ; ainsi encore la chanson choisie, Voyage voyage de Desireless, qui enfonce le clou.
Tout cela est tout de même très appuyé, rendant difficilement compréhensible le Grand Prix décerné à Cannes. Heureusement, ce Compartiment n°6 réussit aussi quelques belles choses.
- En premier lieu, Kuosmanen a choisi une héroïne très peu glamour, ce qui l'éloigne des codes hollywoodiens : Seidi Haarla n'est pas sans charme mais ses cernes, sa tenue de baroudeuse et ses cheveux gras (dont on peine quand même à comprendre qu'elle ne les lave pas une fois arrivée à l'hôtel) nous changent des starlettes sur-maquillées au physique de poupées Barbie.
- A deux reprises, lors de coups de fil à Irena, Kuosmanen désynchronise le son et l'image : à la première halte du train, puis lorsqu'on la voit visiter un site avec des touristes. Effet toujours plaisant (même si pas non plus inédit).
- Juste après le vol de son caméscope, Laura évoque à son compagnon la douce vie qu'elle menait à Moscou, sur un long plan fixe des rails s'éloignant dans l'obscurité. Voilà qui est très beau, en rupture avec la caméra à l'épaule sévissant quasi en permanence depuis le début du film.
- De même, ce plan de la mine de nuit, superbe, contraste avec les vues de couloir et de compartiment, modérément cinégéniques.
- Arrivé sur le site des pétroglyphes, le film décolle. De façon non réaliste mais expressive, très peu d'attention est accordée à ces dessins sur pierre - l'important n'était pas là. La scène autour de l'épave de bateau sous une tempête de neige est digne d'un Nuri Bilge Ceylan. Les qualités formelles montent soudain d'un cran, alors que nos deux protagonistes luttent, par jeu, dans la neige. De la lutte à l'amour, il n'y a qu'un pas, comme l'exprimait le beau film de Doillon, Mes séances de lutte. Kuosmanen se garde de tout romantisme fleur bleue, lorsque Ljoha compare l'épave sur laquelle tous deux sont juchés à celle du Titanic, précisant que Rose a survécu : "on va tous mourir, finalement", répond Laura. Le double sens du mot laissé par Ljoha avec son dessin, "va te faire foutre" alors qu'il croit lui dire "je t'aime", permet également d'éviter l'eau de rose (l'eau de Rose ?).
"Entre Lost in Translation et In the Mood for Love", vante le DVD. Du film de Sofia Coppola, il y a cette rencontre entre deux êtres que tout oppose. De celui de Wonk Kar Waï, la résolution finale. C'est surtout là que ce Compartiment n°6 n'est pas à la hauteur, car le cinéaste taïwanais parvenait à préparer avec bien plus de talent l'explosion émotionnelle retenue jusque-là. Un Grand Prix un peu surestimé, donc.