Jusqu'ici, je n'avais vu qu'un seul film avec Corinne Luchaire — actrice dont la carrière s'est résumée à onze films et à une existence qui n'est pas allée au-delà de ses 28 ans, cette dernière étant en elle-même romanesque, d'un fascinant romanesque tragique, entre comportement d'une légèreté inconséquente lors des heures les plus sombres du pays et son statut de fille de collabo ; les bons et les loyaux services de ce monsieur aux croix gammées avaient d'ailleurs été récompensés de douze balles dans le corps après la Libération — et ce film, c'était Le Dernier Tournant de Pierre Chenal, première transposition au cinéma du roman de James M. Cain : Le Facteur sonne toujours deux fois.
Et j'avais trouvé le résultat d'une grande médiocrité. Ce serait un euphémisme d'écrire qu'on est très loin du niveau des versions de Luchino Visconti, de Tay Garnett et de Bob Rafelson.
En effet, il n'y avait aucune progression dans la dramaturgie ni dans la psychologie des personnages : sur ces aspects, on passait du coq à l'âne. En outre, si j'excepte Michel Simon — comédien tellement génial que même dans une œuvre mauvaise, il était toujours au sommet —, la distribution était à chier. Le jeu de Corinne Luchaire y était particulièrement mauvais, ne dégageant pas la moindre once de naturel, sonnant faux à chacune de ses répliques. Ce qui m'avait refroidi pendant plusieurs années à l'idée de redonner une chance à un film avec cette étoile filante.
Finalement, il est à croire que Léonide Moguy — cinéaste aujourd'hui bien oublié — était un bien meilleur directeur de comédiens que Pierre Chenal. Conflit était la deuxième des trois collaborations entre lui et Luchaire. C'est un mélodrame dont la mise en scène élégante, notamment du point de vue des décors et des costumes (oui, les personnages principaux évoluent dans un milieu bourgeois très cossu !), n'est pas sans rappeler le style MGM de l'époque.
L'ensemble débute d'une manière tonitruante. Catherine, sans que l'on sache encore pourquoi elle agit ainsi, tente de tuer sa sœur cadette, Claire, avec un revolver. Le juge chargé de l'instruction va chercher à comprendre la raison de ce geste désespéré en interrogeant les deux principales concernées. Ce qui donne lieu à de longs flashbacks... Les violons sont de sortie, le glamour est visuellement présent, avec cette photographie mettant bien en valeur la photogénie des deux têtes d'affiche féminines. Les habitués du mélodrame de l'Âge d'or ne seront pas dépaysés.
Néanmoins, derrière ses ficelles narratives et ses apparences bien conventionnelles se cache l'évocation de thématiques franchement audacieuses pour l'époque : la stérilité, la grossesse non désirée, l'adoption cachée et même l'avortement. Oui, ça envoie du lourd. Et sur toute cette base, la tension constante entre les protagonistes féminines ainsi que les révélations progressives — le tout porté par une réalisation sachant ne pas laisser place au moindre temps mort — contribuent à rendre le long-métrage prenant.
En outre, Annie Ducaux (Catherine) et Corinne Luchaire (Claire), qui avaient déjà toutes deux collaboré dans le précédent film du réalisateur, Prison sans barreaux, offrent des interprétations intenses : la première dans un style académique très années 1930, la seconde dans une modernité fébrile qui n'aurait pas détonné dans la Nouvelle Vague. Elles se complètent bizarrement très bien, collant parfaitement au caractère d'épouse essayant de conserver des allures respectables pour l'une et à celui d'électron libre débordé par ses sentiments pour l'autre.
Et si, parmi les seconds rôles, Raymond Rouleau, en époux distant de Catherine, et Roger Duchesne, en fiancé de Claire, sont transparents, que le nettement plus charismatique Claude Dauphin n'a guère le temps de s'imposer en ex-amant toxique de la plus jeune membre de la sororie, Marcel Dalio, faisant office de comic relief en usurier grande gueule à l'accent espagnol à couper à la tronçonneuse, ainsi que Jacques Copeau, en juge d'instruction au phrasé théâtral délicieusement impérieux, n'ont qu'à se pointer pour éclipser leurs partenaires.
Voilà toute la somme des quelques défauts, mais surtout des nombreuses qualités de ce film (auxquelles on peut ajouter une fin qui évite de donner des réponses simples à des questions compliquées !) qui a permis de réhabiliter dans ma cinéphilie personnelle une actrice que j'avais trop hâtivement jugée. L'erreur est réparée et je ne manquerai pas d'explorer un peu plus la courte filmographie de cette éternellement jeune star.