"Après avoir atteint un premier sommet avec A Brighter Summer Day, Edward Yang poursuit son exploration de la société taïwanaise et de l’histoire d’une île qui se transforme plus vite que ceux qui l’habitent. Confusion chez Confucius reprend le dispositif choral qu’il maîtrise à la perfection : rivalités, quiproquos, jeux de pouvoir et sentiments s’entrelacent dans un milieu artistique déjà absorbé par les logiques de marché."
"La ville de Taipei est un protagoniste à part entière. Ses néons, ses bureaux, ses appartements trop grands ou trop petits ne se contentent jamais de situer les personnages dans un labyrinthe urbain : ils reflètent leur émancipation, leurs contradictions, leurs seuils de rupture. L’un des premiers cartons du film le rappelle sans détour : « Après 2000 ans de pauvreté et de luttes, il n’a fallu que 20 ans à Taipei pour devenir une des villes les plus riches au monde. » Cette prospérité fulgurante imprime sa pression sur les individus, parfois jusqu’à les dénaturer. L’écrivain qui sombre et le dramaturge obsédé par les attentes de son public : tous courent après une reconnaissance qui ne cesse de glisser. Dans un monde où l’apparence prime, chaque livre vendu, chaque billet acheté devient un vote, une preuve de pertinence, une lutte silencieuse pour exister. Et dans cette société où tout se monnaye — talents, loyautés, affections — la peur du siège éjectable est permanente."
"Chez Yang, le « travail » n’est pas une simple occupation, c’est l’obsession mentale qui gouverne les trajectoires. Saturés par l’activité, les personnages refusent souvent de voir ce qui les structure réellement : les choix qu’ils n’ont jamais faits, les illusions qu’ils ont entretenues, l’ordre des choses qu’ils craignent de bousculer. Ils construisent d’eux-mêmes une prison mentale, persuadés qu’un pas de côté suffirait à les effacer d’un monde trop vaste, trop rapide. [...] Dans Confusion chez Confucius, le théâtre est omniprésent : dans les poses, dans les discours, dans la manière dont les individus se mettent en scène au quotidien. Les valeurs traditionnelles tentent de survivre dans un monde gouverné par l’argent, l’image et la performance. Cette fable satirique offre ainsi un regard inquiet sur l’avenir identitaire de Taïwan, tant dans l’intimité de ses citoyens que dans la position géopolitique fragile qu’elle occupe face à la Chine."
"Confusion chez Confucius est une œuvre d’une rare intelligence, qui parvient à capter les vibrations d’une époque où l’identité, l’art, le travail, l’amour et la politique se brouillent dans un même mouvement centrifuge. Yang n’offre aucune réponse, mais il donne la forme exacte de nos dilemmes : celle d’un monde qui court plus vite que ceux qui le vivent. Ce film est bien plus que la chronique d’un Taipei en mutation, c’est un miroir dressé devant toute société qui se modernise à toute allure, un test moral pour ses habitants et une invitation à repenser ce qui vaut encore la peine d’être protégé. Une œuvre dont la précision critique n’empêche jamais l’élan poétique. Un film qui ne juge pas, mais regarde — et oblige à regarder en retour."
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